Le choix
Chapitre 55
55
Je vais à la messe du dimanche dans ma tenue de tous les jours, laissant mes habits de fête dans l’armoire : je n’ai plus rien à célébrer. Au moment de la communion, don Ignazio me jette un regard désemparé, je lui épargne une situation embarrassante en restant à ma place. « Vas-y, toi », dis-je à ma mère. Elle se tourne vers les autres femmes, fait quelques pas en direction de l’autel puis change d’avis et me rejoint.
À la sortie, mes camarades se rassemblent sur le parvis. Certaines me scrutent à distance, puis Tindara quitte le groupe pour venir vers moi et me faire la bise. « Mercredi, c’est mon anniversaire, déclare-t-elle.
– Alors je t’adresse mes vœux dès maintenant.
– J’offrirai une orangeade et des biscuits aux amandes à mes amies les plus proches. Ça te dirait de venir ?
– Je regrette, mais j’ai déjà un engagement », je réponds, laconique. Je n’ai pas envie d’être l’attraction de la journée.
Tindara a l’air désolée. « Tu es fatiguée par les préparatifs pour ton mariage ? dit-elle d’un ton plein de solidarité. Le mien est dans un mois et je suis déjà épuisée. Je ne sais pas dans quel état mon mari me trouvera. » Elle rit en cachant sa bouche derrière sa main.
Je la regarde, abasourdie. Quel mariage ? De quel mari parle-t-elle ? Elle glisse un bras sous le mien. « Ne te préoccupe pas de ce que disent les autres, dit-elle en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule. Elles sont juste jalouses parce qu’on va bientôt se marier et pas elles. Quand on veut faire des commérages, on trouve toujours de quoi, n’est-ce pas ? Moi, elles ont parlé dans mon dos à cause des fiançailles arrangées, puis elles en ont eu marre et elles ont cherché un autre sujet, comme les chats qui veulent de la pâtée. Ton histoire a été une aubaine, un nouvel os à ronger. Mais entre nous, je peux te le dire : ce qu’elles sont provinciales ! Je le leur ai dit que tu as bien raison de te faire désirer : il a voulu aller trop vite, et maintenant il est obligé d’y aller tout doux, comme un limaçon. Tu pourrais faire rajouter des clauses au contrat : il a les poches bien remplies, sa famille possède la pâtisserie et elle a même des magasins en ville ! »
Je dégage mon bras du sien. Elles sont toutes convaincues que je n’ai pas encore accepté le mariage pour me faire désirer et faire monter la mise. Elles me préfèrent vendue plutôt que dévergondée. Avide d’argent plutôt que déshonorée et sans mari.
« Qu’est-ce qu’il y a ? demande Tindara, étonnée. Je suis de ton côté. Si on n’est pas solidaires entre nous, qui le sera avec nous ?
– Mes meilleurs vœux, Tindara, pour ton anniversaire et pour tout. » Je pivote sur mes talons et rejoins d’un pas rapide ma mère, qui s’est engagée dans la grand-rue. Tindara revient vers les autres filles et elles reprennent leurs ragots. Je n’appartiens plus à leur groupe. Je n’appartiens plus à personne.
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