Le choix

Viola Ardone · Chapitre 25 sur 81

Pages du PDF

Le choix

Chapitre 25

25

 

 

Quelques jours après l’épisode de la pâtisserie, ma mère a sorti du coffre deux piles de draps et de serviettes immaculés et s’est mise au travail, sans relâche. La journée, elle coud pour les dames, le soir elle brode mes initiales jusqu’à point d’heure, et le matin elle a de tout petits yeux à cause de la fatigue. De temps en temps, elle prend son mètre et me mesure en long et en large. Fait-elle mon trousseau pour me donner à cet homme ?

Quand elle avait préparé le trousseau de Fortunata, j’avais imaginé qu’elle n’avait rien mis de côté pour moi, même pas un chiffon, parce qu’elle savait déjà que son aînée était celle à marier et que je resterais à la maison pour lui tenir compagnie dans ses vieux jours. De toute façon, qui aurait bien pu demander ma main, vu comme j’étais maigre et mate de peau ? En réalité, elle avait pensé à tout pour moi aussi, et la voilà qui se dépêche de tout achever : elle brode le lin, ajuste les chemises de nuit, coud les rubans de satin, raccourcit les jupons. Quand elle passe son ruban de couturière autour de ma taille ou de ma poitrine, elle a l’air tout étonnée. Au village, on raconte que j’ai jeté un sort à Paternò parce que personne n’arrive à comprendre pourquoi, parmi toutes les jolies jeunes filles disponibles, il a fallu qu’il ait le béguin pour moi. Et peut-être que ma mère craint que le charme se brise, comme dans les contes, et que je redevienne la citrouille que j’étais avant que le sortilège ne me transforme en femme. Voilà pourquoi elle travaille nuit et jour.

Mon père a recommencé à se rendre au marché avec Cosimino, qui a réussi à se constituer une certaine clientèle pendant son absence. Parfois, Saro y va avec eux, puis il vient déjeuner chez nous. Après le déjeuner, nous nous couchons dans l’herbe, comme quand nous étions petits, mais Cosimino nous rejoint immédiatement, parce que même si c’est Saro, ça reste un garçon. « Oliva, rentre à la maison, maman a besoin de toi pour débarrasser la table », dit mon frère. Je me lève, j’ai le dos humide à cause de la terre et mon chemisier s’est collé à mes omoplates. Je me dirige vers la maison et, arrivée sur le seuil, je me retourne. Saro, qui m’a suivie des yeux, effleure la tache rouge en forme de fraise sur sa pommette gauche, baisse les yeux et cherche une cigarette dans sa poche. Sa manière de regarder diffère de celle de Paternò ou de celle de Gerò Musciacco avec toutes les femmes à part Fortunata, mais son regard me pèse quand même : c’est un garçon, je suis une fille, et les nuages au-dessus de nos têtes n’ont maintenant plus de noms.

Je croise les bras sur ma poitrine, rentre la tête dans les épaules et m’en vais nettoyer la cuisine. De temps en temps, leurs rires me parviennent par les fenêtres ouvertes.

OceanofPDF.com