Le choix

Viola Ardone · Chapitre 16 sur 81

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Le choix

Chapitre 16

16

 

 

Depuis que je suis devenue une femme, c’est comme si j’étais sous un auvent pendant l’orage : je ne m’éloigne pas pour ne pas me mouiller. Je ne peux pas aller chez Saro. Je ne peux pas aller au marché. Je ne peux pas aller chez Liliana.

De temps en temps, je sors de sa cachette la photographie qu’elle a prise de moi pour me revoir avec les cheveux mouillés de sueur et les genoux maculés de terre, ça me paraît une autre vie. Cosimino me suit jusqu’au lycée tous les matins et il vient me chercher à la sortie. Bientôt, avec l’arrivée des vacances d’été, je passerai mes journées à la maison, à broder les trousseaux des autres et à attendre que quelqu’un demande ma main.

Avant la sonnerie, Liliana me demande : « Tu viens à la réunion au cabanon, cet après-midi ? » mais elle sait déjà que je n’irai pas cette fois non plus. Nous sortons de la salle de classe et nous nous séparons. Elle part seule de son côté, moi je rejoins Cosimino. Nous empruntons la grand-rue, au niveau de la pharmacie je prends une grande inspiration, je retiens mon souffle dès que nous passons le coin, je baisse les yeux et me mets à compter les pavés. Je me raconte que si j’arrive à retenir mon souffle jusqu’au prochain croisement, Cosimino ne se rendra compte de rien. Jusque-là, ça a fonctionné. Deux cent quarante-deux, deux cent quarante-trois, deux cent quarante-quatre, deux cent quarante-cinq.

Il est là, immobile, à l’angle de la mercerie de don Ciccio, comme tous les jours depuis que j’ai taché son pantalon avec l’orange, sous le soleil ou la pluie, dans le vent ou la canicule, et il me fixe jusqu’à ce que je bifurque pour emprunter le chemin de terre qui conduit chez moi. Ma jupe est propre, pourtant quand il me regarde j’ai l’impression que la tache est toujours là.

Pendant deux cent quarante-cinq pas je compte dans ma tête en essayant de me faire toute légère et de devenir invisible, mais ses yeux me font réapparaître. Mon corps se révèle quand il le regarde, comme les photos de Liliana sur le papier glacé. Pendant deux cent quarante-cinq pas, mes cuisses, mes bras, mes cheveux, mes hanches et ma bouche s’animent. Je marche voûtée pour me cacher, comme pour m’enrouler sur moi-même. La vie est un sac de nœuds.

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