Le choix

Viola Ardone · Chapitre 69 sur 81

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Le choix

Chapitre 69

69

 

« Tout vient à point à qui sait attendre », dis-je à ta mère qui me demande de nouveau si on est encore loin, s’il y en a encore pour longtemps, puis qui baisse et remonte aussitôt la vitre. Je glisse deux doigts dans le col de ma chemise trempé de sueur et desserre le nœud de ma cravate. Elle fait la moue, comme chaque fois qu’elle attend de moi une réponse que je n’ai pas. Comment un homme, un père de famille, pourrait-il savoir ce qui est bon pour chacun juste parce qu’il porte la culotte, comme on disait autrefois ? Je suis seulement un paysan, ce que je sais faire, c’est planter une graine et aider une plante à pousser malgré la sécheresse, les pluies soudaines, les vents violents. Je lui mets un tuteur si elle est chétive et je tiens éloignés les parasites qui pourraient l’affaiblir. Mais ensuite, quand elle trouve sa voie, la plante pousse toute seule.

Tu as décidé de t’installer à Naples et d’y enseigner, qu’aurais-je dû faire ? Nous t’avons accompagnée au port, Liliana t’a retenue devant le bateau : « Souviens-toi de la promesse que je t’ai faite », a-t-elle dit, et elle t’a serrée dans ses bras. Tu as monté les marches métalliques du navire puis tu as disparu. Évidemment que j’aurais voulu te garder dans mon jardin, qui aurait souhaité autre chose ? Mais si tu partais seule, cela signifiait que tu étais robuste. Les gens qui travaillent la terre savent ces choses-là.

Cosimino klaxonne et nous doublons une autre automobile, la cinq centième sûrement. Ta mère serre la poignée et récite le rosaire la bouche fermée. « Salvo », dit-elle entre deux prières. Quand elle m’appelle par mon prénom, c’est pour me faire un reproche ou parce qu’elle a peur. « Remonte la vitre, j’ai froid dans ma chair. »

Je tourne la manivelle, et un dernier souffle d’air brûlant me lèche la joue.

« N’aie crainte, on rentre à la maison, lui dis-je en prenant ses mains gelées entre les miennes.

– Martorana n’est plus la maison.

– Qu’est-ce que tu racontes, Amalia ? La maison, c’est là où sont nos enfants. »

La maison, c’est l’endroit où l’on espère revenir un jour, me dis-je, même si on y a été traité comme un étranger. La maison, c’est l’endroit d’où l’on veut s’enfuir, même si c’est là que l’on a appris à parler et à marcher. Quand, après moins d’un an de prison, ce type a retrouvé la liberté, les gens ôtaient leur chapeau sur son passage, comme s’il rentrait de villégiature. Heureusement que tu étais déjà partie ! Il se pavanait, répétait à tout le monde ce que maître Criscione avait dit pendant le procès, je ne l’oublierai jamais : les filles veulent qu’on les convainque, il faut les forcer pour casser leur timidité naturelle, l’homme amoureux a ses droits. J’ai encore les mots de son avocat gravés dans la cervelle : « Une jeune fille pas très jolie, pas riche, dont la seule perspective est un bon mariage. Avec les charmes de son âge, ses petits regards, ses petits sourires, elle a réussi à attirer l’attention d’un des célibataires les plus en vue du village. Certains artifices féminins s’apprennent en famille : sa sœur aînée a réussi à épouser le neveu du maire en se faisant mettre enceinte et leur mère s’était enfuie dans sa jeunesse, pour se marier une fois le fait accompli. Dans cette famille, la fugue d’amour est une tradition. »

Voilà ce qu’il a dit, mot pour mot. Tu parles d’un avocat, il était pire qu’une commère de village !

Ta mère me tire par la manche, je me tourne vers la vitre et reconnais les formes et les couleurs des maisons. Même si la route est dégagée, Cosimino ralentit, comme si les embouteillages se trouvaient maintenant dans sa tête. « Nous voilà de retour », dit-il. Personne ne lui répond.

Quand maître Criscione a eu fini de parler, tu as adopté cette expression froide qui ne t’a plus jamais quittée, c’est là que tu as compris que justice ne serait pas rendue, parce que tu étais du mauvais côté d’une loi qui disait noir sur blanc qu’un homme qui prend une femme de force reste libre s’il lui offre le mariage en échange. Et moi je t’avais accompagnée dans cette impasse.

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