Le choix
Chapitre 68
68
Je frappe légèrement à la fenêtre. Mademoiselle Panebianco vient et baisse le son de la radio. « Je ne comprends pas pourquoi tout le monde continue de m’appeler Donatella… »
« C’est aujourd’hui, lui dis-je.
– Tout est prêt, ma belle, je t’ai mis les chaises pliantes de côté. Rosario passera les prendre ?
– Oui, tout à l’heure, merci. » Je fixe les rideaux roses.
« Tu as besoin d’autre chose, Oli’ ? J’ai préparé une bonne tarte aux fruits, si tu en veux…
– Non merci, donna Carmelina, je m’occupe du dessert.
– Tu es sûre ? » Je décèle une appréhension dans sa voix, comme hier dans ton silence au téléphone, p’pa. Même de loin, tu réussis à te faire du souci sans prononcer un mot. « J’y vais de ce pas », je réponds. Puis je la salue et gagne la partie ancienne du village, à l’opposé de là où j’habite maintenant.
Mon appartement est en bord de mer, je ne sais pas s’il te plaira, mais tu diras qu’il est bien, me laissant comme toujours la liberté de faire à ma façon et le soupçon que mon choix n’a pas été le bon. Il n’y a pas de terre autour, tu le remarqueras tout de suite, mais ça te changera, et puis un peu d’air marin te donnera de l’appétit. Je laisse le front de mer sur ma gauche et grimpe vers le centre. La montée ne m’a jamais paru aussi longue et j’ai mal aux pieds. Rosa, rosa, rosam, me répétais-je, jeune, pour oublier mon effort sur le trajet de la mer à la maison, à l’époque où je croyais encore que les jolis mots permettaient de surmonter toutes les injustices, toutes les souffrances. Si j’avais encore cet âge-là, j’enlèverais mes chaussures pour sentir les pavés chatouiller mes plantes de pieds. Mais le temps passe, et ce n’est pas toujours une mauvaise chose : j’ai mis tant de distance entre moi et cette gamine pieds nus et décoiffée que je ne saurais pas quoi lui dire si je la croisais aujourd’hui, pas plus que je ne saurais quoi dire à ma fille si j’en avais une. Alors, au lieu de me réciter les déclinaisons, je chante mentalement cette chanson que j’ai en tête : « Donatella c’était quelqu’un, ne la cherche pas tout en bas, si elle est passée par là elle a glissé, écrasée sur les rochers. » Je me penche depuis le belvédère pour jeter un dernier regard à l’écume des vagues avant d’entrer dans le vieux village, accordant mes pas dans mes sandales turquoise au rythme de la musique dans ma tête. Je les ai achetées un printemps à Sorrente, avec Maddalena, il y a sept ans de ça.
Nous étions arrivées de Naples à bord du train qui fait le tour du Vésuve et nous nous étions perdues dans les ruelles qui embaumaient les citronniers et le jasmin. Maddalena s’est approchée de la boutique d’un cordonnier, aux murs il y avait des coupons de cuir de différentes formes et couleurs.
« Qu’est-ce que tu penses de celles-là ? m’avait-elle demandé en m’indiquant un modèle turquoise avec des lanières croisées sur le cou-de-pied.
– Trop tape-à-l’œil pour moi, mais elles plairaient à Liliana.
– Bonne idée, prenons-les et on les lui enverra à Rome. La dernière fois que je l’ai eue au téléphone, elle était très soucieuse au sujet du référendum sur le divorce…
– Je suis désolée pour elle, l’avais-je interrompue, mais chacun a ses problèmes. Et puis je ne suis pas sûre qu’elle ait besoin de ces sandales, elle a déjà tout ce qu’elle voulait, elle a même réussi à entrer au Parlement avec Nilde Iotti, comme elle le souhaitait depuis son enfance.
– Et alors ? » Maddalena avait arrêté de sourire. « Toi aussi tu as ce que tu veux, tu as un diplôme, un poste d’institutrice, tu es indépendante. Certes, tu n’as pas obtenu justice, mais la justice c’est autre chose, ça ne dépend ni de toi ni de moi. Tant qu’il n’y a pas de justice, on ne peut pas être véritablement libre. Liliana est en train de mener un combat pour toutes les femmes…
– Les femmes ! Enfin, pourquoi faut-il toujours qu’on parle d’elles au pluriel pour qu’elles soient prises en compte ? Les hommes, eux, ils valent quelque chose même pris isolément. Nous, par contre, on doit se mettre en rang, former une troupe, comme si on était une espèce à part. Je ne veux être le soldat d’aucune armée, Maddalena, je ne veux être sous aucun drapeau : associations, partis, groupes d’activistes, rien de tout ça ne m’intéresse. Je ne suis pas comme Liliana et toi, je ne veux pas faire de politique. Ce qui m’est arrivé, je le pleure toute seule. Ce que Paternò m’a fait alors que je n’avais que seize ans… »
C’était la première fois que je prononçais son nom. Aller chercher ces syllabes et les articuler avait été comme donner de la consistance à un fantôme, lui conférer une identité. Le vent était soudain tombé, et le soleil semblait taper tout entier sur un point précis de ma nuque. J’avais vacillé, comme si on m’avait enlevé ma colonne vertébrale, et j’avais dû m’appuyer au mur de la boutique, puis je m’étais laissée glisser par terre. Je m’étais assise en tailleur et j’étais restée immobile, absorbant la fraîcheur de la pierre. « Pourquoi c’est si difficile pour nous, Maddalena ? avais-je demandé, les yeux fermés pour empêcher mes larmes de sortir. Pourquoi est-ce qu’on a besoin de combats, de pétitions, de manifestations ? De brûler nos soutiens-gorge, de montrer nos culottes, d’implorer les gens de nous croire, de faire attention à la longueur de nos jupes, à la couleur de notre rouge à lèvres, à la largeur de nos sourires, à l’intensité de nos envies ? En quoi suis-je responsable d’être née femme ? »
Maddalena s’était assise à côté de moi et était restée silencieuse quelques minutes.
« Je suis allée au mariage de ma fille, tu sais », avait-elle fini par dire. J’avais rouvert les yeux.
« La semaine dernière. Elle m’a présenté son mari et tous leurs proches. Elle a dit : “Voici ma mère.” Et tu sais comment ils ont réagi ? » J’avais secoué la tête. « Ils ont écarquillé les yeux et ils ont demandé : “Une autre ?”
– Tu ne m’avais rien dit…
– Un matin, il y a pas mal d’années de ça, après ton procès, j’ai trouvé le courage de lui parler à la sortie de l’université.
– Comment elle a réagi ?
– Comment voulais-tu qu’elle réagisse ? Mal. Elle ne voulait pas entendre parler de moi et, pendant très longtemps, je n’ai pas eu de nouvelles. J’ai pensé que j’avais commis une énorme erreur, c’est pour ça que je n’en ai parlé à personne. »
Même Maddalena, qui n’a peur de rien, a dû composer avec la honte, avais-je pensé. Comme tous les gens qui ont subi un tort.
« Il y a quelques semaines, c’est elle qui m’a contactée, avait-elle continué. Dix ans avaient passé depuis la dernière fois que je l’avais vue, mais je l’ai reconnue tout de suite. Elle avait pris un album de photos : on la voyait bébé, puis enfant, puis adolescente. J’ai regardé avidement ces images pour pouvoir les assimiler, toute la vie que j’avais ratée était collée sur ces pages. Elle m’avait contactée parce qu’elle s’était aperçue que, sur certaines de ces photos, elle avait le même sourire que moi. Elle m’a dit que quand son enfant naîtrait, elle lui raconterait toute cette histoire.
– Tu vas devenir grand-mère, alors ?
– Troisième grand-mère, oui. »
Je m’étais relevée et lui avais tendu le bras pour l’aider à se relever à son tour. Dans la boutique, on entendait le cordonnier planter de minuscules clous. Maddalena avait passé la tête dans l’atelier puis elle s’était tournée vers moi : « On se fait faire la même paire de sandales ? » Une demi-heure après, nous marchions à l’ombre des citronniers. « Je retourne à Martorana, avais-je soudain déclaré. Dans l’école où j’ai appris à lire et à écrire. C’est là que je veux enseigner.
– Je sais, avait répondu Maddalena. Ça aussi, c’est faire de la politique », avait-elle commenté en souriant.
Me voilà donc en haut de la côte, à l’entrée de la grand-rue qui conduit à la place. Je suis sûre que ce matin Maddalena aussi a mis ses sandales turquoise pour fêter notre victoire.
Tu avais raison, papa : tout vient à point à qui sait attendre.
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