Le choix
Chapitre 64
64
Ma famille m’attend dans la cuisine, assise autour de la table. « Je suis prête, dis-je. Allons prendre l’autocar. » La peur de la nuit passée a quitté mon corps, pareille à de l’eau usée qui aurait disparu dans la bonde. La robe a regagné sa place dans mon armoire, seule ma honte est restée enterrée au pied de l’olivier mort.
« Nous ne sommes pas pressés, dit mon père. Calò nous y conduira en auto, il nous attend au fond du chemin de terre avec Liliana à dix heures précises. »
Je prends place et trempe un morceau de pain rassis dans du café au lait auquel j’ajoute du sucre : c’est un jour comme les autres.
« Je reste ici pour tenir compagnie à maman, m’informe Cosimino en lissant sa petite moustache, on ne rentre pas tous dans la voiture. À ton retour, tu me raconteras tout dans les détails, comme tu faisais avec l’histoire de Giufà », conclut-il en posant une main sur mon épaule. Il a poussé, son corps long et maigre ressemble à un parapluie, qui protège des intempéries.
J’avale ma dernière bouchée et ma mère se penche au-dessus de la table pour empiler la vaisselle et la mettre dans l’évier. « Je t’ai préparé une tenue propre, dit-elle comme elle avait coutume de le faire avant que j’aille à l’école.
– Ne t’inquiète pas, m’man, je me tiendrai propre. »
Elle ouvre le robinet pour rincer les bols, puis elle s’interrompt. « Il n’y en a pas besoin : tu es toujours propre. » Elle s’essuie les mains sur son tablier et en pose une, un peu humide, sur ma joue. « Et rappelle-toi : qui sait parler traverse les mers. Tu dois tout raconter au juge, sans te sentir gênée, comme tu l’as fait avec l’avocat. Dans quelques mois, si Dieu le veut, tu auras ton diplôme d’institutrice et tu connaîtras plus de mots en latin que ce malheureux qui t’a outragée n’en connaît en italien. Sers-toi de tout ce que tu as appris ! »
Mon père et Calò sont à l’avant, Liliana et moi à l’arrière. La route pour aller en ville est longue et tout en tournants, mon amie me tient la main et discute avec moi des matières que nous devons réviser et de l’examen que nous passerons au début de l’été. Je fais semblant de l’écouter, répondant par monosyllabes à ses questions. Plus nous nous éloignons du village, plus mon sang s’apeure, comme si mes cauchemars de la nuit dernière devaient devenir réalité.
Calò se gare sur une place qui est à elle seule aussi grande que Martorana. En face de nous se dresse un immeuble en U : les bâtiments latéraux sont percés de fenêtres et le corps central tient sur de très hautes colonnes, comme un temple de la Grèce antique. Je me prends à imaginer qu’il est habité par des divinités. Nous traversons la place jusqu’aux marches qui conduisent à la porte d’entrée, je lève les yeux et vois l’inscription JUSTICE en lettres capitales. Espérons, me dis-je. Liliana lit dans mes pensées : « Ce n’est pas encore la justice, me murmure-t-elle à l’oreille tandis que nous franchissons la porte. Un jour, je ferai changer cette loi qui donne raison aux agresseurs, je te le promets, ajoute-t-elle plus fort, et sa voix résonne dans le hall.
– Un jour…, je répète. Mais c’est aujourd’hui que je suis là. »
Je n’ai pas le temps d’en dire plus parce que mon père m’attire à lui en passant un bras sous le mien, et nous nous dirigeons ensemble vers la salle d’audience. Calò et Liliana nous encadrent. « N’aie crainte, Oliva, c’est comme aller chercher des limaçons, me dit mon père. Il faut s’armer de patience et d’intelligence, parce que certains individus mollassons ont le même talent que les mollusques : ils savent se cacher pour ne pas se faire attraper. Mais c’est le talent des lâches. »
Calò s’approche du portier et lui dit quelques mots. Celui-ci consulte un registre et indique un couloir. L’écho des talons de Liliana qui claquent sur le marbre retentit sous le haut plafond. Moi, j’essaie d’avoir le pied léger dans mes mocassins blancs et je repense à ce moment où, au milieu de la place, sous le soleil qui s’abattait comme une hache, je me suis arrêtée subitement, le talon de ma chaussure à la main. À présent, même si je le voulais, je ne pourrais pas revenir en arrière.
Nous entrons dans l’ascenseur et Calò appuie sur le bouton qui porte le chiffre trois. Quand la cabine se met en branle, ma chair se hérisse, comme le jour où j’ai pris l’autocar avec mon père.
« C’est la salle douze », dit Calò, et il passe devant nous. À côté de la porte, deux femmes sont en pleine discussion. L’une d’elles porte une veste d’homme et un pantalon, dès qu’elle me voit sa belle bouche charnue s’étire et elle découvre ses dents. L’autre a une queue-de-cheval et les yeux maquillés au crayon. « Ça te va bien, les cheveux tirés en arrière », dis-je à Fortunata. Elle sourit et passe une main sur sa tempe pour ramener une mèche derrière son oreille. « L’avocat est déjà à l’intérieur, nous prévient Maddalena. Allons-y. »
Mon père et moi traversons la salle bras dessus bras dessous, on dirait une église : les deux rangées de bancs sur les côtés, le crucifix au fond. Un homme en robe noire entre dans la salle et va prendre place derrière la grande table en bois, tout le monde se lève.
Maître Sabella me serre la main et sort un dossier ventru de sa mallette noire, il a l’air fatigué, comme si lui aussi avait fait une insomnie. Je me sens soudain forte, ma respiration est paisible, mes mains sont sèches, je regarde droit devant moi. Je suis entourée par mon père, Calò, Liliana et Maddalena. Mais ce n’est pas pour eux que je suis là, c’est pour moi. De l’autre côté de la salle, il y a la défense : trois hommes en tenue sombre et, entre eux, un homme vêtu de blanc, aux cheveux lissés à la brillantine, mais sans brin de jasmin derrière l’oreille. Il est beau, c’est vrai, mes camarades avaient raison. Presque un an a passé et il n’a pas du tout changé. Moi j’ai continué ma route, lui est resté sur place. C’est aussi pour cela que nos vies ne se croiseront plus.
Dès l’instant où il me voit, il cesse de sourire et me fixe, son regard me pèse mais il a perdu le pouvoir de me rendre belle ou invisible. Plus rien ne peut me toucher, désormais, et ce que j’ai perdu, je l’ai perdu pour toujours : courir à coupe-souffle avec mes sabots aux pieds, inventer des noms pour les nuages, me réciter les déclinaisons latines, tracer au crayon les visages des vedettes de cinéma, deviner l’amour dans les pétales d’une fleur.
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