Le choix

Viola Ardone · Chapitre 50 sur 81

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Le choix

Chapitre 50

50

 

« Le maréchal Vitale est occupé, il vous faudra patienter », prévient un jeune carabinier dont la moustache est identique à celle de mon frère.

La salle d’attente de la caserne est sombre et sent l’humidité. Cosimino est resté dehors, mes parents et moi nous asseyons sur un banc en bois. Maman regarde mon père et moi pour comprendre ce qui se passe, mais aucun de nous ne dit rien. Avec sa tenue du dimanche et sa mise en plis, on dirait que c’est elle la future mariée. Moi, c’est comme si j’avais pris cent ans. Je marchais vers lui, puis l’instant d’après, j’entrais dans la caserne, sous les regards de tout le village. Est-ce à cause du soleil, d’une bouffée de chaleur, du talon cassé ? Je ne sais pas. J’avais tellement mal au pied que j’étais incapable de faire un pas de plus, c’est pour cela que je me suis arrêtée.

Mon père se lève, dit deux mots à voix basse au jeune carabinier et s’engage dans le couloir.

« On peut repartir, maintenant, Oli’ ? Tu te sens mieux ? » murmure ma mère, les yeux fixés sur mes pieds nus. Le ton de sa voix oscille entre le reproche et la tendresse, comme si j’avais fait un caprice de fillette.

Quand nous étions petitounes, elle traînait Fortunata et moi à la première messe, pendant que Cosimino continuait de dormir parce qu’il avait la santé fragile. « Sainte Rita t’a libérée de la scarlatine », disait-elle en nous tirant du lit et en nous enfilant de gros pulls. Il faisait encore nuit quand nous sortions de la maison, Fortunata et moi nous serrions l’une contre l’autre pour nous protéger du vent. « J’ai faim, me plaignais-je pour retarder ce moment.

– Je vous donnerai une part de tarte salée sur la route », nous encourageait notre mère. Sur le chemin, chaque fois que je protestais, elle m’en faisait manger une bouchée et je me remettais à marcher. « C’est bien, disait-elle. Tu es une brave petite. » Et ainsi de suite jusqu’à l’église.

Ma mère me caresse la main et je serre le poing. « Qu’est-ce que tu vas faire après, Oli’ ? Tu y as réfléchi ? »

Une miette de tarte et j’avançais, jusqu’à l’église, brave petite que j’étais. Il faisait froid dans la nef, les vieilles grenouilles de bénitier sentaient la naphtaline et je tombais de sommeil. Mais j’avais été obéissante, disait ma mère, et ma récompense était son amour.

« Je resterai une carafe cassée, m’man, je lui chuchote. On ne peut rien y faire. »

J’ouvre la main et montre les traces laissées par les épines au milieu de ma paume, le jour où ils m’ont enlevée. Elle les effleure du doigt puis ferme les yeux pour ne plus les voir.

« Vous pouvez entrer », dit le carabinier moustachu en souriant. Mon père est à côté de lui, il nous invite à nous lever d’un geste de la main. Nous suivons le jeune homme le long du couloir puis dans l’escalier jusqu’au premier étage. « Entrez », dit une voix quand il frappe à la porte.

Le maréchal Vitale est assis à son bureau. Il se lève, incline la tête pour nous saluer. Ma mère et moi prenons place, mon père reste debout derrière moi.

« J’ai appris qu’un jeune homme trop audacieux lui a manqué de respect. » Le maréchal baisse les yeux sur un dossier bien ventru : mon cas n’est pas aussi important que ce dossier, nous fait-il comprendre.

Mon père pose une main sur mon épaule. « Pippo, commence-t-il, puis il se corrige. Monsieur le maréchal, il s’agit d’un enlèvement…

– D’un enlèvement à finalité nuptiale. On m’a dit que ce monsieur s’est montré disposé à… réparer. »

Je caresse les sillons dans ma paume et secoue la tête. Mon père serre mon épaule, nous restons silencieux tous les deux.

« Cette demoiselle est majeure ? s’enquiert le maréchal en continuant de lire les documents qu’il a devant lui.

– Elle a eu seize ans il y a quelques jours…, répond ma mère, et les mots s’éteignent dans sa bouche quand elle repense à la soirée de mon anniversaire.

– Alors c’est à vous, ses parents, que je m’adresse. » Il ferme brusquement le dossier. « Elle ne veut plus l’épouser ? demande-t-il comme s’il s’agissait d’une dispute entre amoureux.

– Monsieur le maréchal », dit mon père, puis il se racle la gorge. « Ma fille Oliva n’a jamais eu l’intention d’épouser cet individu. Il n’y a pas eu d’entente entre nos familles, ni même une demande dans les règles. Il s’est mis à traîner autour de chez nous et, face à notre indifférence, il a décidé de recourir à la force, en s’en prenant d’abord à mes cultures puis à ma fille. »

Le maréchal Vitale retire ses lunettes et se frotte le visage. « Qu’est-ce que tu as l’intention de faire, Salvo ? » demande-t-il. J’ai l’impression de voir le maréchal quand il était jeune, comme je l’ai imaginé dans le récit de mon père, lorsqu’il lui a confisqué sa lupara et l’a mis en cellule.

Mon père tord son chapeau entre ses mains. « Je ne préférerais… » Il s’interrompt.

Le maréchal Vitale se lève et fait lentement le tour de la pièce. Il revient à son bureau et attrape son paquet de cigarettes.

« Ma fille est venue ici chercher justice », reprend mon père, toujours immobile derrière moi.

Le maréchal sort son briquet de sa poche et le soupèse dans sa main. « Justice est un mot à double tranchant », déclare-t-il. La flamme tremble dans l’air du ventilateur. « Il y a la justice de la loi et la justice des hommes, ce sont deux choses différentes. » Il aspire une bouffée. « Tu es dans ton village, Salvo, il s’agit de ta famille, de ta fille : c’est à toi de t’occuper d’elle. Quand vous sortirez de cette pièce, c’est elle qui marchera dans la rue et qui essuiera les commentaires…

– Je ne suis pas une dévergondée », j’interviens, tendue en avant, le talon cassé encore serré dans ma main. Celle de mon père glisse de mon épaule. Le maréchal fronce les sourcils et aspire une autre bouffée. Bien que j’aie l’impression d’avoir crié, c’est comme s’il n’avait pas entendu.

« Cette demoiselle est très jeune, peut-être qu’elle se sent perdue, continue-t-il sans me regarder. À cet âge-là, on a des toquades puis on change d’avis… C’est au père de la guider sur la voie de la raison. Salvo, tu as une jolie jeune fille et tu veux la condamner au malheur ?

– J’en ai déjà condamné une », répond mon père.

La cigarette s’est transformée en un cylindre de cendre qui tient en équilibre sur le mégot. Le maréchal la pose sur le bureau et l’observe, comme s’il venait de gagner un pari fait avec lui-même.

« La famille de Paternò est une famille importante, elle a des relations. Il y a eu entorse, il y aura réparation. Pourquoi vouloir que les choses se passent autrement ?

– Mais la loi… », dis-je en m’appuyant sur son bureau, et je fais tomber la colonne de cendre sur le bord de la table.

« La loi, c’est pour les gens qui ont de l’argent, m’interrompt le maréchal en récupérant la cendre dans sa main en coupe avant de la jeter à la poubelle. Vous voulez porter plainte ? Très bien, appelons mon collègue et faisons-lui écrire : Salvo et Amalia Denaro se constituent partie civile contre Paternò Giuseppe qu’ils accusent d’enlèvement à finalité de luxure… »

Ma mère se tasse comme si elle avait reçu un coup. « Il y aura un procès, continue le maréchal Vitale. Il faudra prendre un avocat, il faudra démontrer la culpabilité de l’accusé, pas seulement par des mots mais aussi par des faits. »

Il se rassied et me regarde pour la première fois. « Cette demoiselle devra prouver qu’elle a perdu son intégrité physique et qu’elle n’était pas consentante à cette fugue d’amour, comme le veut l’usage. L’a-t-on déjà vue en train de parler avec Paternò ? A-t-elle dansé avec lui sur la place, devant tout le monde ? A-t-elle accepté des cadeaux ? Des sérénades ? Quand elle a été enlevée, était-elle seule ou accompagnée ? Était-ce le matin ou à la tombée de la nuit ? »

Je ferme les yeux, la colère broie mon estomac. Ce sera mon procès, pas le sien.

Le maréchal Vitale renifle et plisse les yeux, agacé, comme si une mouche s’était posée sur son visage. « Si c’était ma fille, tu sais ce que je ferais, Salvo ? conclut-il. Je ne ferais rien du tout. »

Le talon cassé m’échappe et tombe par terre.

« La rancœur passera, les choses s’arrangeront. » Il attrape un gros livre à la couverture en cuir bleu posé sur un coin de son bureau, le feuillette et le brandit sous les yeux de mon père.

« Article 544 du code pénal : “Pour les délits prévus par le chapitre premier et par l’article 530, le mariage, que l’auteur du délit contracte avec la personne offensée, éteint le délit, également pour les personnes ayant contribué au même délit ; et, s’il y a eu condamnation, l’exécution et les effets pénaux cessent.”

– Qu’est-ce que ça veut dire ? Parle simplement, Pippo, lui enjoint mon père.

– Ça veut dire : après le mariage, délit éteint pour la loi, honneur réparé pour la fille. » Il referme énergiquement le volume.

« C’est la justice, ça ? » demande mon père, mû, dirait-on, par une véritable curiosité. Ma mère pose une main sur son bras, c’est toujours elle qui a parlé pour toute la famille, rester silencieuse la déstabilise.

« C’est la loi, répond Vitale.

– La loi a été faite pour sauver les vauriens et condamner les braves petites ? Si c’est ça, alors il faut la changer.

– Tu veux changer la loi ce matin, Salvo ? Tu t’es levé tôt exprès ? » dit le maréchal en souriant. Il retrouve aussitôt son sérieux. « Si tu veux faire un procès à Paternò, il faut d’abord que tu le fasses au code pénal », conclut-il en frappant le volume de son poing.

Mon père baisse les yeux sur la couverture bleue et se gratte la tête, comme s’il se trouvait face à une énigme.

« Et puis, si tu y penses, reprend le maréchal en allumant une autre cigarette, la loi a été faite pour défendre les jeunes filles honnêtes, pour leur assurer un mariage et ne pas les laisser abandonnées par ceux qui ont profité d’elles. D’ailleurs, tu sais mieux que moi comment ça marche : les jeunes qui sont opposés aux choix de leurs parents se marient souvent grâce à une fugue d’amour. »

Ma mère jette un regard vers la fenêtre en portant une main à sa gorge, elle repense peut-être à son voyage en bateau et à son mal de mer.

« Il arrive que les familles n’aient pas assez d’argent pour la cérémonie et le banquet, alors on organise un faux enlèvement. Et si, une fois qu’il a obtenu ce qu’il voulait, l’homme change d’avis ? Qu’est-ce qui arrive à la brave petite, comme tu dis ? Elle se retrouve seule et déshonorée, sans personne pour la prendre en charge, sans la moindre possibilité de trouver un parti. Alors la loi a obligé l’homme à assumer ses responsabilités, à respecter l’engagement qu’il a pris.

– Pippo, comme je te le disais tout à l’heure, dans ce cas il n’y a pas eu d’accord. »

Le maréchal reste silencieux pendant un moment. On n’entend plus que la respiration lourde de ma mère, comme si elle était essoufflée après avoir couru.

« Je te crois, Salvo. Et même, j’en suis convaincu. Moi aussi j’ai une fille, qui est juste un peu plus jeune, et je te dis ce que je lui dirais à elle. Je ne te parle pas en homme en uniforme, mais en père de famille et en ami, comme je l’ai toujours fait. » Mon père se frotte le menton et soupire. « C’est justement pour ça que, si tu veux bien, je vais essayer de me mettre à ta place. » Le maréchal aspire une bouffée. « Imaginons que tu trouves assez d’argent pour payer un avocat, même si tu n’as plus de champ ni de bêtes. Que tu supportes les langues-coupantes, parce qu’on sait bien que le véritable mobile de l’honneur c’est le regard des gens. Que tu gardes ta fille enfermée chez toi jusqu’au jour du procès, et ça peut prendre un an. Après quoi, tu iras au tribunal, ta fille devra raconter devant tout le monde ce qui s’est passé, sans négliger un détail. L’avocat de l’accusé laissera entendre au juge qu’elle était consentante, et même qu’elle l’avait déjà vu en privé, que ça n’a pas été un acte de violence mais d’amour. Tu vois venir comment ça finira ? La terre appartient à celui qui y passe l’araire », conclut-il en écrasant cette nouvelle cigarette dans le cendrier. Cette fois, il n’a pas réussi à faire un cylindre de cendre parce qu’il a trop gesticulé en parlant.

« Rentrez chez vous et attendez. » Il se lève, va vers la porte puis s’adresse à moi : « Ton père était à peine plus âgé que toi quand il a failli commettre la plus grosse erreur de sa vie. À l’époque, je lui ai dit : “Laisse passer le temps, ne te précipite pas.” Je voudrais te donner le même conseil : rentre chez toi et réfléchis à tête reposée. Vous autres jeunes gens, vous avez des images plein la tête : l’amour, le cœur qui bat, la vie romantique. Tu sais ce que c’est, le mariage ? C’est un contrat, une mise en commun d’intérêts. Lui il t’entretient, toi tu lui restes fidèle et tu sers de guide, à lui et à vos enfants. Après les dragées, chacun sa vie. Vous vous verrez à peine aux repas. L’épouse est une femme qui est à sa place dans la société, ça la libère. Si le Seigneur lui fait éventuellement la grâce d’être veuve assez tôt, elle peut disposer d’elle-même comme elle le souhaite. Et puis qu’est-ce que c’est la vie d’une femme seule, sans les bras d’un homme ? La chair a besoin d’être réchauffée. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la nature. Les lois se font et se défont, la nature reste toujours la même. »

Quand nous sortons de la caserne, le soleil cogne encore plus fort qu’avant. Cosimino est parti, et nous ne marchons plus bras dessus bras dessous, chacun avance à son rythme, avec ses pensées. C’est parce que je suis née fille, me dis-je. Il y a vingt ans, le maréchal Vitale a conseillé à mon père de ne pas respecter la tradition et de dénoncer l’assassin de son frère au lieu de l’abattre à coups de lupara, et moi ce matin il me dit de rentrer à la maison et de prendre pour mari l’homme qui a abusé de moi.

Mon père a retrouvé son silence. Ma mère marche la tête basse, elle répète plusieurs fois à mi-voix : on ne refera pas le monde. Elle a raison.

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