Le choix

Viola Ardone · Chapitre 30 sur 81

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Le choix

Chapitre 30

30

 

Après le déjeuner, Franco et moi sommes invités à aller faire une promenade sur les terres autour de la maison pour lier connaissance, pendant que les adultes discutent des questions matérielles pour les noces. Il pose une main sur mon bras. À la différence de celle de Paternò, elle est légère. Mon frère, qui hésite à nous suivre, se tourne vers ma mère en quête d’une consigne. « Laisse, Cosimino, dit-elle avec un sourire malicieux. Maintenant, ta sœur est fiancée et les jeunes d’aujourd’hui ont droit à un peu de tranquillité. »

Il recule, étonné, et Franco et moi sortons. Moi aussi je suis surprise, peut-être que si elle veut bien nous laisser seuls, c’est parce que Franco est aveugle et qu’il ne peut pas me faire de mal. Nous marchons en silence, sans en ressentir de gêne, comme si nous n’étions pas obligés de nous parler. Au bout d’un moment, me souvenant qu’il est aveugle, pas muet, je m’impose de lui parler, par gentillesse, mais rien ne me vient. J’ai peur de le blesser, j’ai peur de tout : de me promener seule avec lui, de quitter ma maison et d’aller vivre, mariée, à la ville, de devenir aussi triste que Fortunata, d’être confiée aux mains d’un inconnu, des mains qui me toucheront pour me faire un enfant. Peur de devoir m’occuper de cet homme aveugle tous les jours de ma vie. Peur de disparaître, parce que ses yeux ne peuvent pas me voir. Par où l’amour passe-t-il, sinon par les yeux ? Il me semble entendre la voix monocorde de madame Terlizzi qui nous cite le poète sicilien Jacopo da Lentini : « Amour est désir né dans le cœur sous l’effet d’un grand plaisir et les yeux d’abord donnent jour à l’amour, et le cœur est là pour le nourrir. »

Il est cramponné à mon bras, mais en réalité c’est lui qui me guide et, spontanément, je synchronise le rythme de mes pas sur le sien. Je continue de chercher quelque chose à dire, seul ce poème résonne dans ma tête. Je me tourne vers lui pour fixer son visage avant de baisser brusquement les yeux, par habitude. Puis je relève la tête : s’il ne peut pas me voir, je ne suis pas obligée de regarder par terre.

Franco s’arrête derrière la cabane à outils de Pietro Pinna. De là, ma maison est invisible. « Tu y vois quelque chose ? » je lui demande, suspicieuse. J’éprouve une grande honte en le voyant grimacer en réponse : je me suis tue jusque-là et voilà que j’ai ouvert la bouche pour souligner son seul défaut.

Il retire ses lunettes noires. Je m’écarte de lui, craintive. J’agite une main devant ses yeux, mais ses iris, très clairs, restent immobiles. On dirait deux ampoules éteintes. « Tu dois faire quelque chose pour moi », déclare-t-il en cherchant mes mains. Je recule encore d’un pas. Même si on nous a fiancés, je ne veux pas qu’il m’abîme avant l’heure. « Tu as peur ?

– Non, je mens, le cœur battant la chamade.

– Ça ne te coûtera rien et c’est important pour moi. »

Il prend mes mains, en caresse le dos et effleure mes paumes de la pointe de son doigt. Personne ne m’a jamais touchée à cet endroit. Je sens une chatouille au milieu de mon corps. Il remonte vers chaque doigt, suit le contour de mes ongles un par un, puis les lâche et approche d’un pas.

« Ne t’éloigne pas », me demande-t-il. Je retiens mon souffle, immobile. « Amour est désir né dans le cœur », je continue de me réciter.

« Ferme les yeux, propose-t-il. Comme ça, on sera pareils. »

J’obtempère, bien que dans ma tête la voix de ma mère m’avertisse que c’est mal. Droite, les yeux fermés en face de lui, au début je me sens nue puis, me souvenant qu’il ne peut pas me voir, je recommence à respirer. J’attends de sentir ses lèvres se poser sur les miennes, comme dans les revues que Liliana m’apporte, cachées sous son chemisier, et un foyer de chaleur s’allume dans mon ventre, en dessous du nombril. Mais il ne se passe rien. Le vent, qui se lève toujours à cette heure, fait bruisser les plantes de mon père et ma jupe jaune se soulève jusqu’à mes genoux. J’esquisse un geste pour la rabattre, puis je m’interromps, je suis à l’abri des regards.

« Ne bouge pas », me demande-t-il. Au bout de quelques secondes, je sens la pulpe de ses doigts caresser mon front, ils partent du milieu, là où mon père m’embrassait pour me souhaiter une bonne nuit quand j’étais petitoune, puis ils descendent vers mes tempes, parcourent mes sourcils à rebrousse-poil, touchent mes paupières, traversent la ligne de mes cils, ses pouces effleurent mes narines, ses paumes s’ouvrent sur mes joues, descendent sous ma mâchoire et entourent mon visage. Ses petits doigts soulèvent délicatement les lobes de mes oreilles et, enfin, ses index touchent mes lèvres. Par réflexe, je les pince, et ses doigts s’immobilisent. Alors je les relâche avec un soupir. Franco écarte ses mains de mon visage, seul son index continue de suivre lentement le contour de ma bouche, puis il disparaît.

Nous restons ainsi, tous les deux, et c’est peut-être déjà le crépuscule. Les crépuscules, je suis pour.

« Tu es belle », dit-il. Je rouvre les yeux et nous repartons vers la maison.

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