Le choix

Viola Ardone · Chapitre 38 sur 81

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Le choix

Chapitre 38

38

 

La vieille femme blonde s’allume une autre cigarette, elle n’a pas arrêté du trajet et la fumée me fait encore plus suffoquer. Je ne sais pas combien de temps a passé. Quand la voiture s’arrête, la femme me tire à l’extérieur, j’identifie dans l’air l’odeur de la mer mais je n’arrive pas à la distinguer à l’horizon. En m’attrapant par le poignet pour me traîner vers une maison isolée, elle s’aperçoit que ma main est blessée. « Je ne t’ai pas touché un cheveu. Quand il viendra, tu devras lui dire que tu t’es fait ça toute seule, dit-elle, soucieuse.

– Fais-la passer par là », dit le jeune homme. La vieille femme ouvre avec une clé, m’attire à l’intérieur et referme. Il fait sombre et une odeur douceâtre flotte dans ces pièces, comme un parfum qui aurait tourné. Elle m’emmène jusqu’à une chambre au fond du couloir et me force à y entrer. Elle m’observe avec attention, peut-être pour comprendre ce que je peux bien avoir d’attrayant aux yeux d’un homme, puis elle hausse les épaules, claque la porte et pousse le verrou.

J’attends que mes yeux s’habituent à l’obscurité. Les volets sont fermés, seul un rayon de lumière filtre à travers une lucarne au niveau du plafond. Il y a une armoire contre un mur, une coiffeuse contre un autre, et au troisième est accroché le portrait d’une femme aux longs cheveux qui tombent sur sa poitrine nue. Au milieu de la pièce, un lit.

Quand nous étions petitous, la veille de la fête des Morts était le seul jour où l’on recevait des cadeaux. « Allez vous coucher, disait ma mère en fermant les volets. Si vous dormez quand les morts arriveront, ils vous apporteront des chaussures neuves et des biscuits aux amandes grillées. Sinon, ils vous tireront par les pieds et ne vous donneront rien, même pas une épingle. »

Dans un coin de la chambre, il y a du linge : deux serviettes et une chemise de nuit blanche, pliée sur un couvre-lit brodé. On dirait la chambre d’une mariée, et voilà mon trousseau. Je me couche sur le lit et attends.

Ce sont les morts qui viennent apporter des cadeaux aux vivants, tous les morts de la famille, disait ma mère. Ils arrivent de nuit, ils passent par le trou de la serrure et les lézardes pour déposer leurs dons. Je me couchais sous les couvertures et respirais doucement pour entendre les morts arriver. Si Cosimino parlait, je lui disais : « Silence et tiens-toi sage, sinon les morts te tireront par les pieds. » Il se taisait, apeuré, et je plongeais la tête dans mon oreiller en me récitant les tables de multiplication que notre institutrice Rosaria nous avait apprises. En commençant par celle de sept, la plus difficile.

Je caresse les broderies, puis m’interromps. Cette chambre ne m’est pas destinée, ce n’est pas mon trousseau, je ne suis pas la mariée. Je me précipite vers la porte et secoue la poignée avec fureur, comme si je pouvais détruire la serrure. Je regagne le milieu de la pièce, je jette la couverture, les draps, les oreillers, les serviettes et la chemise de nuit par terre, j’en fais un tas que je pousse sous le lit.

Les enfants savent que quand quelqu’un meurt, il revient de temps en temps pour leur apporter des cadeaux. Je n’ai pas peur des morts. Je me couche à même le sol de pierre froide, enroulée dans le châle de ma mère, et je retiens mon souffle.

Silence et tiens-toi sage, si tu es réveillée quand les morts arriveront, ils te tireront par les pieds, mais moi c’est des vivants que j’ai peur, pas des morts.

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