Le choix
Chapitre 72
72
La vie peut toujours renaître, même sur une terre brûlée par le sel : c’est toi qui me l’as appris, p’pa, à travers tes gestes. Creuser, semer, tailler, arroser. Je glisse délicatement le bouquet de marguerites dans mon cabas pour ne pas abîmer les pétales, et me dirige d’un pas vif vers ma dernière étape.
J’ai fait installer dans ma salle de classe une étagère remplie de livres et quelques pots de fleurs. À la fin de la journée, certains enfants lisent à tour de rôle à haute voix pendant que d’autres s’occupent des plantes. Mon institutrice, Rosaria, aurait apprécié ce rituel : si j’ai voulu revenir dans cette école, c’est peut-être aussi pour l’y ramener.
Au fil du temps, j’ai vu défiler les enfants de mes anciennes camarades de classe : les deux filles de Crocifissa, arrivées avec un an d’écart, deux petites brunes aux yeux charbonneux, comme leur mère ; le fils aîné de Rosalina, le deuxième est encore à la maternelle et elle en attend un troisième ; la fille de Tindara, blonde aux yeux verts, je l’ai immédiatement reconnue parce qu’elle est le portrait craché de l’homme que sa mère m’avait montré en photo, un matin il y a bien longtemps, sur le parvis de l’église.
« Tu avais raison, me dit Tindara devant l’école quand elle vient chercher sa fille. Je l’ai épousé pour sa belle allure, mais chaque fois qu’il ouvre la bouche j’ai des poussées d’urticaire. Il dit blanc je dis noir, il dit matin je dis soir. Et puis – elle jette un regard furtif alentour et baisse la voix –, tu sais, il est séduisant mais il n’a rien dedans. Les gens me demandent quand est-ce qu’on va lui offrir une petite sœur ou un petit frère, dit-elle en se tournant vers sa fille, mais la statue du saint je ne l’ai vue qu’une fois. Si je m’étais faite bonne sœur ça n’aurait pas changé grand-chose : les hommes c’est comme les pastèques, il faut les goûter avant de les ramener à la maison, pas vrai, Oli’ ? »
Quand Marina est arrivée en classe, je n’ai pas eu besoin de lire son nom sur la liste pour comprendre. Le premier jour, elle m’a raconté que ses parents et elle avaient quitté la ville parce que, après la mort de son grand-père, son père avait dû revenir au village pour s’occuper des affaires familiales. Elle m’a dit que ses camarades de la ville lui manquent mais qu’elle est contente parce que l’après-midi elle est à la pâtisserie avec son papa, qui lui fait goûter la ricotta sur la pointe du couteau. Elle est vive, robuste et elle a des yeux noirs profonds. C’est sa mère qui vient la chercher à la sortie de l’école : une femme de petite taille, très discrète. Quand nos regards se croisent, nous inclinons la tête pour nous saluer. J’aurais pu être cette femme.
En revanche, pas d’enfants de Musciacco à l’horizon. Après l’annulation de l’union religieuse, il s’est présenté l’année suivante devant don Ignazio, avec moins de cheveux mais plus d’embonpoint, et une femme plus jeune à ses côtés. Cependant, l’héritier tant attendu n’est toujours pas arrivé. Et peut-être que l’enfant dont il a privé Fortunata avec ses coups lui pèse plus que la condamnation dont il n’a jamais écopé.
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