Le choix

Viola Ardone · Chapitre 14 sur 81

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Le choix

Chapitre 14

14

 

 

Après le repas, ils ont fermé les volets à cause de la chaleur, et Nardina et don Vito sont allés faire la sieste. Saro aurait voulu que nous retournions dans la cour, mais j’étais pressée de rentrer à la maison, alors je suis partie. Le village était jaune de soleil, tout était brûlant. Je marchais en rasant les murs pour bénéficier du filet d’ombre. Le monde semblait désert.

Je l’ai vu au bout de la rue, avant le croisement en direction de la place. Il s’est approché de la fontaine et a passé sa tête sous le jet. L’eau ruisselait sur son visage et couvrait de gouttelettes ses cheveux noirs et frisés. Puis il s’est redressé, les a lissés en arrière de ses deux mains et a remis le brin de jasmin derrière son oreille. Lorsqu’il m’a aperçue de l’autre côté de la place, il a fait une révérence, vêtu de blanc de pied en cap. J’ai poursuivi mon chemin d’un pas vif, sans le regarder, il a fouillé dans sa poche, en a sorti une orange sanguine et s’est mis à la peler. Il a enfoncé ses doigts entre les quartiers pour ouvrir le fruit en deux, révélant le rouge de son cœur.

« Tiens, elle est bien sucrée », a-t-il dit en tendant le bras vers moi, comme pour m’attraper. Je me suis retournée, il n’y avait personne dans la rue. Rien que lui et moi.

Il a approché une moitié de l’orange de son visage. « Ça va te rafraîchir la bouche, regarde. »

Il a planté ses dents et sa langue dedans et l’a aspirée jusqu’à ce qu’il ne reste que le blanc à l’intérieur de la peau. « Ça, c’est ta moitié. » Il me l’a tendue. « On va voir si tu aimes ça, comme la ricotta sucrée quand tu étais petitoune. »

J’ai accueilli le fruit dans ma main : il était mouillé de jus et conservait la chaleur de ses doigts, son parfum acide me piquait les narines, j’en avais la nausée mais, en même temps, j’ai senti un élancement dans mon bas-ventre.

J’ai gardé les lèvres serrées pour qu’il ne puisse pas lire mes pensées sur mon visage. Femme qui sourit a dit oui, disait ma mère. Il me regardait comme s’il y avait quelque chose de beau sur mon visage, autre chose que des petits yeux noirs sur une peau sombre et des traits anguleux, et la peur m’a envahie. Pour la chasser, j’ai commencé à me réciter la première déclinaison latine : Rosa, rosa, rosam. Je me l’étais redite si souvent le soir avant de m’endormir pour la mémoriser qu’elle était devenue comme une prière. Rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa, me suis-je répété dans mon for intérieur jusqu’à ce qu’il avance d’un pas. Il était si proche à présent que je sentais l’odeur du jasmin glissé derrière son oreille. « Rosae, rosae, rosas », lui ai-je crié au visage comme si c’était une insulte. J’ai plié mon bras derrière ma tête et puis j’ai lancé l’orange, comme quand, plus jeune, je lançais des pierres à la fronde. Le demi-fruit est allé s’écraser sur sa cuisse, le rouge de la pulpe a coulé sur son pantalon blanc. Il a sorti ses mains de ses poches, et j’ai craint qu’il veuille me frapper, mais au lieu de ça il s’est frotté la jambe en riant. J’ai reculé de quelques pas, puis je me suis mise à courir, le sang en tumulte, sans me retourner. J’ai traversé la place, j’ai emprunté la grand-rue poursuivie par l’écho de son rire. Arrivée au croisement avec le chemin de terre, j’ai trébuché sur un caillou, j’ai perdu mes sabots et je me suis retrouvée à genoux dans la poussière.

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