Le choix
Chapitre 32
32
« Un vrai homme doit avoir de bons bras pour travailler, une tête bien faite pour penser, des yeux grands ouverts pour surveiller. Et il ne doit pas laisser sa femme et sa fille se balader partout », déclare don Ciccio le mercier, son béret serré dans sa main.
Liliana et moi sommes assises au premier rang, à côté de son père. Cette fois, je ne cherche pas à me cacher entre les filets de pêche. Le mois prochain, j’aurai seize ans, je suis fiancée dans les règles et je serai bientôt mariée.
« Et la femme ? » demande Calò, de sa voix douce un peu efféminée. Liliana prend des notes dans son cahier.
« La femme, il faut qu’elle sache se préserver, répond don Ciccio. Et qu’elle soit liée à son mari, comme un pied de vigne à son tuteur. » Les hommes réunis dans le cabanon sont nombreux à lui donner raison. Il poursuit : « Si la femme se mettait en tête de commander son mari, ce serait la catastrophe ! » Et il éclate de rire.
J’essaie de déceler l’opinion de Calò sur ce point, mais son visage reste impénétrable. Il écoute tout le monde et relance la discussion par des questions : « Donc, si j’ai bien compris, la femme doit rester à la maison et obéir à la volonté de son mari. Vous êtes d’accord ? Les dames ici présentes partagent cet avis ?
– Moi je pense que ce n’est pas juste », intervient une femme entre deux âges. L’assemblée se retourne pour la regarder. « Ce n’est pas juste, mais c’est nécessaire, précise-t-elle. Dans la rue, les filles doivent être accompagnées, parce que si elles sont seules, les gens se demandent où elles vont. Les hommes sont en chasse, c’est leur nature, et les agneaux se font manger par le loup. »
Liliana arrête d’écrire et lève la main, comme elle le faisait en cours avec madame Terlizzi. « La veuve Grasso a raison, dit-elle. Mais c’est aussi la faute des femmes. Ce sont elles qui transmettent à leurs filles ce qu’on leur a appris, à elles. Si les mères expliquaient le respect de la femme et la parité à leurs garçons, si elles permettaient à leurs filles de vivre librement, sans restrictions, si elles les laissaient suivre des études et se préparer à avoir un travail… La mentalité, c’est la faute de qui ? Seulement de l’homme, ou de la femme aussi ? Moi, je pense que le changement doit venir des femmes ! »
Les quelques femmes présentes hochent la tête, mais comme devant une fillette qui récite une jolie poésie.
« Le Seigneur ne m’a donné qu’une fille, réplique la veuve Grasso. Et je n’ai pas pu la laisser agir librement tant que je n’ai pas réussi à la fiancer. Après le mariage, c’est au mari de s’occuper de ces questions-là.
– Moi je crois que Liliana a raison, dit une voix masculine du fond de la salle. Les nouvelles générations de filles doivent être les premières à se rebeller contre les vieilles règles et nous, les hommes, nous devons les soutenir. Si on fait front, on s’améliore tous. Sinon, le monde tourne, et nous on reste immobiles. »
Je regarde par-dessus mon épaule pour savoir qui a parlé : c’est Saro, je n’avais pas remarqué sa présence. « Ces derniers mois, il vient à toutes les réunions, me chuchote Liliana à l’oreille. Des fois, il vient même chez moi pour parler avec mon père.
– Il est devenu communiste ? je demande.
– Non, il dit toujours qu’il est royaliste, comme son père, mais il veut étudier et il aime comprendre.
– Peut-être qu’il vient pour te voir », je murmure. Elle secoue la tête, et Saro, qui nous regarde depuis le fond de la salle, s’incline légèrement en signe de salut. Je ne l’avais pas revu depuis l’après-midi où il m’avait suivie des yeux alors que je m’éloignais avec mon chemisier mouillé.
« Par exemple, il y a des cas, reprend Saro à l’intention de la veuve, où on grandit ensemble, on boit le même lait, on partage tout et puis ensuite on est séparés, le garçon d’un côté, la fille de l’autre, comme deux partis opposés. On n’échange même plus un mot, et on ne reçoit des nouvelles qu’à travers d’autres personnes. »
On dirait qu’il parle à tout le monde, mais c’est moi qu’il regarde.
« Oui, mais cette proximité entre fille et garçon peut être dangereuse, fait remarquer don Ciccio d’un ton plein de sous-entendus. On commence par bavarder puis on finit par batifoler… » Des rires s’élèvent.
« Donc, dit Calò d’un ton posé, l’homme et la femme ne peuvent pas être amis ?
– Amis ? répond don Ciccio. Si un homme veut être ami avec une femme, c’est qu’il a une idée derrière la tête. Pas vrai, Saro ? »
Saro n’ouvre plus la bouche jusqu’à la fin de la réunion. De temps en temps, je me tourne pour voir s’il regarde Liliana. Quand nous sortons, il n’est plus là, il est parti sans nous attendre. Nous traversons la grand-rue sous le soleil couchant.
« On ne t’a pas entendue, fait remarquer Liliana.
– Qu’est-ce que tu voulais que je dise ?
– Toi aussi tu penses que la femme doit être soumise à l’homme, vivre enfermée à la maison, sans travailler ?
– Mon avis ne compte pas, on ne refera pas le monde.
– D’accord, mais qu’est-ce que tu as l’intention de faire après ton mariage ? Tu crois que Franco te laissera…
– Franco est un homme généreux et il pourvoira à mes besoins, je l’interromps.
– Qu’il soit généreux ou radin, ce n’est pas la question. Moi, par exemple, quand j’aurai fini mes études, je veux devenir institutrice ou photographe, ou alors aller vivre à la capitale et devenir députée, comme Nilde Iotti… »
Seul le bruit de nos pas résonne dans la rue déserte. Une voiture roule lentement quelques mètres derrière nous, phares éteints.
« Tant mieux pour toi, je commente, et je glisse un bras sous le sien. Et puis si monsieur Iotti n’y voit pas d’inconvénient…
– Monsieur Iotti ? Qui est-ce ?
– Le mari de la députée Nilde Iotti dont tu parles tout le temps, non ?
– Il n’y a pas de monsieur Iotti, Nilde Iotti n’est pas mariée.
– Celle qui n’a pas de mari n’a pas de nom », je réponds, répétant les mots de ma mère.
Liliana secoue la tête et fronce les sourcils. Elle s’arrête pour me dévisager, perplexe, comme si j’étais incapable de voir un âne au milieu d’une cuisine.
« À l’école, tu étais la plus forte de la classe et tu veux finir femme au foyer comme toutes les filles de Martorana ? »
Les règles de la femme, c’est : marie-toi, fais des enfants et entretiens ta maison, je me répète mentalement. Les règles des hommes, c’est… J’entends un bruit derrière nous, la voiture bifurque dans une rue latérale.
« Je n’ai pas de lubies, moi », dis-je vivement.
Nous nous arrêtons au carrefour, où nos chemins se séparent : la maison de Liliana est près de la mer, à l’autre bout du village, dans la zone en cours d’aplanissement où de nouveaux immeubles vont être construits. Encore le bruit d’un moteur, mon sang se glace.
« J’ai un peu mal à l’estomac, lui dis-je. Tu pourrais m’accompagner jusqu’à la maison ? »
Nous empruntons ensemble le chemin de terre d’un pas vif et arrivons presque en courant sur le terrain de mon père. Les lumières sont allumées dans la maison et il est devant l’enclos des poules. Agenouillé, la tête entre les mains, il regarde le poulailler vide sans rien dire. À côté de lui gisent Violetta, Rosa et deux autres poules sans vie. « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? » je demande en m’accroupissant dans l’herbe moelleuse. Il secoue la tête.
« Rentrons, p’pa, et je le tire par le bras.
– Je ne préfère pas », répond-il en fixant alternativement le poulailler vide et les poules. Cette fois, ma mère ne se plaindra pas de nous en calabrais : nous n’avons pas repeint le poulailler.
Nous restons en cercle, comme à une veillée funèbre. « C’est ma faute », je murmure à l’oreille de mon amie. Mon père m’entend.
« Grippe du poulet », déclare-t-il.
Cosimino nous rejoint. « Je te raccompagne », dit-il en attrapant Liliana par le bras. Liliana ne proteste pas et se met en chemin, docile, sous sa protection. Les garçons et les filles ne sont pas égaux, elle le sait elle aussi.
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