Le choix
Chapitre 21
21
Les premières semaines, il y avait la file devant notre porte : quand quelqu’un sortait, quelqu’un d’autre entrait. Don Ignazio, Nellina, les paysans des terres alentour, et puis quelques curieux qui voulaient savoir ce qu’il s’était passé. Faiblesse au cœur, disait ma mère, alors ils hochaient la tête d’un air compatissant, mais ensuite ils se tournaient pour me dévisager. Après avoir demandé l’autorisation, je me retirais dans ma chambre, j’ouvrais mes manuels scolaires et j’imaginais que je préparais mon interrogation de latin pour le lendemain, même si les cours c’était fini pour moi : après la mésaventure de mon père, on m’avait retirée de l’école.
« Une jeune fille comme il faut n’a pas besoin de diplôme », avait décrété ma mère en m’enlevant mon tablier noir.
Ce n’est pas grave, avais-je pensé, de toute façon il était devenu trop petit.
Honesta puella letitia familiae est, lisais-je dans le manuel de première année, et je feuilletais le dictionnaire pour me distraire des bavardages dans la cuisine. « La jeune fille honnête est la joie de sa famille », traduisais-je d’une écriture soignée dans mon cahier. Ils avaient raison, c’était ma faute si mon père avait eu une faiblesse au cœur.
La seule visite des Scibetta a été celle de Mena, la maigrichonne. Elle a dit que sa mère était désolée, mais que son autre fille et elle avaient attrapé un mauvais rhume et ne voulaient pas risquer de retomber malades. La Scibetta maigrichonne paraissait moins maigre quand elle n’était pas à côté de sa sœur et de sa mère. Elle n’était guère plus âgée que moi, mais la crainte de sa mère qu’elle ne reste célibataire l’avait déjà transformée en vieille fille. Ce mécanisme vaut pour nous toutes, nous finissons par devenir telles que nos mères nous voient.
« Cosimino n’est pas là ? a-t-elle demandé en remettant en place une de ses épingles à cheveux.
– Il n’est pas là, il est au marché, l’ai-je rassurée, imaginant sa timidité. Assieds-toi, Mena, ai-je ajouté en arrangeant mon tablier sur mes hanches. Veux-tu une goutte de café ou de l’eau à la menthe ?
– Je te remercie, Oliva, mais ne te dérange pas. Viens plutôt t’asseoir à côté de moi », a-t-elle répondu, manifestant une complicité dont elle n’avait jamais fait preuve.
Les fois où j’étais allée chez elles pour le rosaire, elles ne m’avaient jamais proposé de m’installer sur le canapé, comme si nous n’étions pas du même monde. Ma mère, Miluzza et moi d’un côté, elles trois de l’autre. J’ai pris place à côté d’elle. Elle a saisi ma main et l’a posée sur son ventre. « Alors, qu’est-ce qu’il s’est passé ? » Sous mes doigts je sentais sa jupe, ornée des broderies que j’avais aidé à faire, un an auparavant. Je m’étais donné beaucoup de mal sur cet ouvrage, mais maintenant il ne m’appartenait plus, j’étais gênée de le toucher.
« Un infarctus, ai-je répondu. C’est Cosimino qui l’a retrouvé dans la grand-rue…
– Avec moi tu peux être sincère, Oliva, m’a-t-elle interrompue. Je pourrais être ta sœur, on a une relation de confiance. »
J’ai pensé qu’avec ma vraie sœur, Fortunata, nous nous étions rarement tenu la main. « Je ne sais pas, Mena. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? »
Elle a rougi, et son visage a semblé se creuser un peu plus. Ses yeux brillaient comme si elle était au bord des larmes, mais elle n’était pas triste.
« Le baiser…, a-t-elle fini par souffler.
– Quel baiser ? ai-je répondu, un peu perdue.
– Tu peux te confier à moi, Oliva. Ça restera entre nous. »
J’ai vivement retiré ma main et senti le tissu glisser sous mes doigts, comme quand je l’avais brodé, point après point.
« Tu t’es fiancée et maintenant tu te sens supérieure. Et moi qui t’ai toujours considérée comme une amie ! » Mena s’est tordu les mains, à présent de véritables larmes se formaient sous ses larges paupières.
« Pas de baiser, pas de fiançailles, ai-je dit. Je ne connais pas cet homme. Et ma famille non plus. »
Mena a eu l’air à la fois déçue et un peu soulagée. Elle a aussitôt repris son attitude hautaine, elle a écarté sa chaise et m’a toisée d’un air malicieux. « Il a quitté le village quand il était encore gamin, et c’est un homme qui revient. Tout le monde le trouve beau. Tu n’es pas de cet avis, toi ? »
J’ai senti un poids dans ma poitrine et j’ai croisé les bras sur mon tablier. « J’ai dû le voir deux fois dans ma vie, je ne me suis jamais posé la question.
– Il t’a invitée à danser…
– Il m’a confondue avec quelqu’un d’autre, ai-je coupé court.
– Ma mère dit que, ces dernières années, il vivait en ville chez un oncle à lui qui a un commerce prospère parce que la vie de village ne lui convenait pas.
– Grand bien lui fasse », ai-je marmonné.
Mena s’est de nouveau approchée pour me murmurer à l’oreille, tout excitée : « Il paraît qu’il a dû partir une nuit pour une question d’honneur. » Je me suis levée brusquement, faisant tomber ma chaise. Mena s’est levée à son tour, et ma mère a passé la tête à la porte pour savoir ce qu’il se passait. « Rien, donna Amalia, je suis sur le départ, a bafouillé Mena en se dirigeant vers la sortie. Maman vous attend chez nous vendredi pour le rosaire.
– Merci, Mena, a répondu ma mère. Malheureusement, comme tu peux le voir, avec mon mari malade, je ne peux pas sortir d’ici. »
J’ai poussé un soupir de soulagement. La dernière fois, je m’étais enfuie de chez elles comme si on m’avait pincée en train de voler quelque chose. Tout m’est revenu en mémoire : le soleil qui cognait, la place vide, le jus rouge de l’orange qui tachait le pantalon blanc et le sang qui coulait sur mes jambes.
Mena nous a demandé de saluer mon père de sa part et elle est partie. Ma mère et moi sommes restées dans la cuisine pour préparer le souper en nous tenant à distance l’une de l’autre, comme deux personnes qui ne voudraient pas se contaminer.
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