Le choix

Viola Ardone · Chapitre 65 sur 81

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Le choix

Quatrième partie - 1981

QUATRIÈME PARTIE

 

1981

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65

 

On a beau avoir envie de le quitter, le village ne vous quitte pas. C’est une chose de faire des boutures, c’en est une autre de cultiver son jardin. Si le départ se fait en un clin d’œil, le retour prend du temps.

La route, sinueuse, longe la mer, qui m’a toujours rendu craintif, et ton frère aime rouler vite, on dirait qu’on va remporter un trophée si on arrive plus tôt, tu vois ? Et sa femme ne lui dit rien, ce n’est pas comme ta mère, qui n’a jamais été avare de mots. « Elle te plaît, ma nouvelle voiture, papa ? » m’a demandé Cosimino avant de démarrer. J’ai hoché la tête pour lui faire plaisir. « Tu veux essayer de la conduire ? a-t-il proposé en ouvrant la portière.

– Je ne préfère pas », ai-je répondu. Alors il s’est installé au volant et, depuis, la voiture n’a pas quitté la voie de gauche. « L’âne qui court se casse le dos », ai-je dit. Il ne m’a même pas entendu : il a regardé sa femme et s’est allumé une cigarette, sans doute la cinquantième depuis que nous avons quitté Rapisarda.

Amalia se cramponne à la poignée du plafond, comme si elle était dans l’autocar, et sourit à Lia, qui est assise entre nous. « Tu deviens jolie comme un cœur », dit-elle à sa petite-fille en écartant sa frange de ses yeux. Lia secoue la tête et ses cheveux ébouriffés retombent sur son visage. Amalia soupire et s’éponge le front : pour elle aussi ce retour est une épreuve. Nous nous sommes implantés dans une autre terre, comme deux branches cassées, j’ai recréé un potager avec les boutures que j’avais prises du précédent. Les nouveaux plants ont poussé. Pour les êtres humains, c’est une autre histoire : on a beau leur donner toute l’eau et tout le soleil du monde, leurs nouvelles racines ne sont jamais aussi profondes que les précédentes. On n’arrête pas de regretter sa terre d’origine, même quand elle nous est devenue étrangère.

Après ton procès, le village s’est scindé en deux : ceux qui disaient elle a bien fait, ceux qui disaient elle n’aurait pas dû. Les racontars pesaient sur nos épaules chaque fois que nous mettions un pied dehors. Toi, tu restais muette. Tu te réveillais le matin pour réviser, tu te couchais le soir après avoir passé la journée plongée dans tes livres. Liliana venait, vous vous enfermiez dans ta chambre et nous n’avions pas intérêt à faire le moindre bruit. Tu étais devenue sauvage, comme après que tu as eu la scarlatine, tu t’en souviens ? Tu avais neuf ans et un jour, ta peau s’est couverte de points rouges, nous t’apportions de la soupe, tu en mangeais à peine, ainsi que de la ricotta fraîche donnée par la mère Scibetta, le tout directement dans ta chambre pour que tu ne contamines pas Cosimino, qui avait une santé plus fragile que la tienne. Tu avais une forte fièvre, tout ton corps te démangeait, et ta mère a fait le vœu à Notre-Dame des Miracles d’aller tous les jours à la première messe si tu te rétablissais. Au bout de trois semaines, tu as guéri : plus une tache, les os saillants et des cernes, mais bien solide sur tes pieds. Tous les enfants du village restaient chez eux par crainte de la contagion et tu marchais seule dans la rue.

Quand tu es sortie du tribunal, tu avais la même expression. Tu marchais, silencieuse, et tu ne laissais personne t’approcher, comme si tu étais contagieuse. Au procès, tout le monde a été stupéfait : personne n’imaginait qu’un lion couvait dans l’agnelle. Tu as répondu d’une voix ferme, comme aux interrogations de ton institutrice. Non, il n’y avait pas eu d’accord entre nous. Non, il n’y avait pas eu de promesse. Non, je n’appréciais pas ses attentions. Non, je ne veux pas l’épouser. Le juge n’arrivait pas à croire que tu méprisais ce mariage.

Dire oui, même un âne sait le faire, alors que dire non est difficile, mais une fois qu’on a commencé on n’arrête plus. C’est la seule chose que j’ai été capable de t’apprendre et, à partir de là, ça a été non pour tout le monde. Non à ta mère qui voulait te trouver un autre parti, non à quelques-unes de tes anciennes camarades qui venaient te rendre visite, non à la mère Scibetta qui a proposé de te prendre à son service. Tu es devenue ombrageuse, taciturne. Le premier jour des examens, tu es partie de bonne heure dans la grand-rue, sans prévenir personne, et tu t’es enfermée dans ta chambre après le déjeuner. Tout s’est bien passé, as-tu dit, tout s’est bien passé. Le lendemain, tu es sortie avec ton dictionnaire de latin, et à ton retour tu as à peine grignoté avant de disparaître dans ta chambre. Puis, un matin, Liliana est venue pour t’accompagner à l’examen oral. Elle t’a demandé si tu étais stressée et tu as répondu avec un sourire amer : « Après ce que j’ai vécu au tribunal, plus aucun jugement ne me fait peur. »

Tu as reçu la meilleure note, ta mère a préparé des pâtes aux sardines et nous nous sommes attablés avec nos habits du dimanche. Tu es entrée dans la cuisine et tu nous as regardés d’un air sombre : « Je n’ai pas faim, as-tu dit.

– Mais c’est un jour de fête, il faut célébrer ta réussite ! » Ta mère a rempli ton assiette et a lissé son chemisier sur sa taille. « Les jours de fête, c’est fini pour moi », as-tu répliqué, et tu es partie.

Cosimino dépasse une autre voiture dans un tournant, ça doit être la trois cent vingtième. Amalia reste cramponnée à la poignée comme une plante grimpante, elle m’indique le compteur de vitesse. « Ralentis », dis-je. Pour toute réponse, Cosimino klaxonne à l’intention de la voiture qui est devant. Dis-moi donc, que peut faire un père pour sauver ses enfants ?

Puis Amalia se tape le front : « Quels imbéciles, Salvo, on n’a rien apporté ! Même pas des gâteaux.

– Elle m’a dit au téléphone qu’elle s’occupait du dessert, je la rassure. » Et puis, j’ai cueilli des fleurs dans notre jardin, de celles que tu as toujours aimées.

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