Le choix

Viola Ardone · Chapitre 76 sur 81

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Le choix

Chapitre 76

76

 

Nous nous sommes présentés devant don Ignazio main dans la main, comme si nous étions déjà mari et femme et que nous n’allions le voir que pour l’en informer. Nora pleurait, peut-être parce qu’elle avait compté sur moi pour ne pas être la seule du village à rester vieille fille. Nardina s’était fait boucler les cheveux chez le coiffeur la veille au soir et mettre du vernis sur les ongles, même si à l’aube, dans l’église vide, personne ne la verrait. J’ai imaginé qu’après toute une vie passée à être jugée laide, elle avait appris à se faire belle juste pour elle. Le charme de Vito Musumeci, lui, avait perdu de son éclat et avait presque disparu avec le temps. Les années passées ensemble les avaient rapprochés : comme une gomme qui aurait estompé les traits les plus marqués au crayon, la vieillesse avait adouci les défauts de Nardina et atténué la beauté de Vito. Ils se tenaient par la main sur le banc en bois de l’église, enfin indifférents aux jugements des autres villageois.

Saro s’était rasé, j’avais mis un peu de poudre rosée sur mes joues afin de dissimuler ma fatigue.

La veille au soir, je n’avais pas réussi à dormir. Il faisait chaud et, un peu avant l’aube, je m’étais assise sur le balcon pour bénéficier de la fraîcheur qui montait de la mer. Un bruit se mêlait à celui des vagues qui se brisaient sur les rochers, celui d’un frottement vigoureux. Je m’étais penchée et j’avais vu la silhouette de mademoiselle Panebianco, qui balayait la rue devant l’immeuble.

« Donna Carmela, l’avais-je hélée. Qu’est-ce que vous faites, à cette heure ? »

Elle avait levé la tête, la lune faisait briller la tresse blanche qui couronnait sa tête.

« Excuse-moi, ma belle, je t’ai réveillée.

– Mais non, j’étais déjà debout, je n’arrivais pas à dormir. Et vous ?

– Je nettoie la rue pour le passage de la mariée. Sa robe doit rester immaculée. » Ensuite, elle était montée pour me coiffer.

Avant de traverser la nef, Saro m’a murmuré : « Si tu m’épouses parce que je te fais peine – il a indiqué sa jambe droite du menton –, dis-le-moi. Ça m’ira quand même, mais j’ai besoin de le savoir.

– Et toi ? » ai-je répondu. Il a glissé son bras sous le mien et nous nous sommes dirigés vers l’autel : le boiteux et la dévergondée.

Pendant notre nuit de noces, Saro m’a tenu la main, couché à côté de moi dans mon lit. Je devais apprendre à connaître son corps, l’apprivoiser comme un animal sauvage. Je le regardais dormir, prendre sa douche, s’habiller, se raser le matin en faisant attention à cette fraise rouge sur sa joue que, dès l’enfance, j’aurais voulu goûter. Jour après jour, j’avais de plus en plus l’impression que le Saro enfant contenait déjà le Saro adulte et que le Saro adulte portait, parfaitement distinctes à contre-jour, les traces de l’enfant qu’il avait été. C’est moi qui l’ai cherché, une nuit, comme si soudain un passage que je croyais fermé s’était ouvert.

Il en va ainsi avec les peurs : ce sont des portes qui n’existent que jusqu’au moment où l’on a le courage de les franchir.

Maintenant aussi j’ai peur, p’pa. Je traverse la place et me retrouve, pour la première fois depuis bien des années, devant cette porte dont l’enseigne n’a pas changé : « Pâtisserie Paternò ». Je m’avance vers le comptoir, il n’y a personne mais j’entends du bruit dans l’arrière-boutique. Je jette un regard par-dessus mon épaule, il est encore temps de sortir, comme une poule qui se serait égarée. Des pas approchent et une silhouette se dessine derrière les gâteaux aux amandes.

Il m’adresse un regard indécis, comme s’il avait du mal à en croire ses yeux. La dernière fois qu’il m’a vue, il y a presque vingt ans de cela, il affichait l’orgueil des vainqueurs : il était le plus fort, le plus puissant, il pouvait compter sur une loi qui lui donnait raison même s’il avait tort.

Il me scrute furtivement puis baisse la tête. J’attends ce moment depuis qu’il est revenu à Martorana, après la mort de son père. Mais il a fallu du temps, des femmes plus combatives que moi et bien d’autres « non » criés plus fort que le mien. Il a fallu des années, des jours, des minutes, des secondes d’attente.

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