Le choix

Viola Ardone · Chapitre 41 sur 81

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Le choix

Chapitre 41

41

 

La dernière fois qu’elle est entrée ici, Angiolina m’a apporté une carafe d’eau et quelques tranches de pain moisi. Depuis, elle n’est pas revenue. La faim me mord l’estomac, peut-être que plus personne ne viendra me voir. Je me rappelle nos parties de cache-cache, quand on était petitous. Saro comptait, et je partais en courant me cacher dans l’atelier de don Vito. Je restais immobile, retenant mon souffle, le cœur battant. Je ne sais pas si je craignais plus d’être découverte ou que personne ne me trouve.

Sainte Marie mère de Dieu, j’essaie de prier, Mère très pure, Mère très chaste, Mère toujours vierge. Tu n’as jamais connu d’homme, tu ignores la force de leurs bras, la chaleur de leur bouche, la dureté de leur voix. Je savais dire le rosaire dans le salon des Scibetta, sous les yeux de ma mère, protégée par ces voix unies dans la prière et dans les médisances qui m’avertissaient des dangers du monde. Maintenant, je suis seule. Féminin singulier. Tel est donc le sort de la femme isolée ?

Je me lève. Combien de temps a passé ? Un jour, deux, une semaine ? Le foulard en soie repose dans un coin de la chambre. Je le ramasse, le caresse, il est très doux. Je le noue autour de mon cou et me regarde dans la glace. Est-ce ainsi que je sortirai de cette maison, avec le foulard de Paternò à la place du châle de ma mère ? Je tire dessus pour le déchirer, mais les forces me manquent et je me laisse retomber sur le lit.

« Viens », je murmure, et ma voix me fait sursauter après tout ce silence. Je retourne à la porte et tambourine dessus avec le peu d’énergie qu’il me reste. « Reviens, laisse-moi sortir, je n’en peux plus. C’est ma faute, c’est à cause de moi, je ferai ce que tu veux, ouvre. J’ai faim, j’ai soif, j’ai peur. Je ne veux pas rester seule. »

Le bruit de mes poings résonne faiblement. La maison est peut-être vide. La femme blonde est partie. Il ne veut plus de moi. Comme quand, petitoune, je jouais à cache-cache : on m’a cherchée, on m’a cherchée, et puis en fin de compte on m’a laissée ici.

Je m’agenouille, l’oreille collée au bois. Pas un bruit. Je finis par entendre des sons qui se rapprochent, une voix rauque, puis plus rien. Une heure passe, peut-être deux, le temps n’existe plus.

À un moment donné, j’ai l’impression de dormir et dans mon rêve je serre dans mes mains un bouquet de fleurs d’oranger. L’église est grande et froide, depuis le seuil j’arrive péniblement à distinguer un petit point noir qui m’attend tout au fond, devant l’autel. Mon père me tend le bras et nous avançons dans la nef.

« P’pa, qu’est-ce que tu fais avec ton chapeau sur la tête ? Il faut l’enlever, dans la demeure de Notre-Seigneur.

– Je ne préfère pas », répond-il, et nous continuons d’avancer entre les invités qui se tournent pour nous regarder. Mais, à chaque pas, le marié semble s’éloigner, je ne parviens pas à discerner les traits de son visage.

« Qui est-ce ? je demande à mon père. À qui donnes-tu ma main ?

– Ça, il n’y a que toi qui peux le savoir », répond-il d’un ton calme.

Je ne comprends pas. « C’est toi qui me conduis à l’autel, dis-je en pleurant. Qui veux-tu que j’épouse ? Dis-le-moi. »

Soudain, la nef, qui semblait interminable, se raccourcit et je me retrouve nez à nez avec l’homme vêtu de noir. C’est Franco. Il est aussi beau et élégant que le premier jour où je l’ai vu, je regarde ses mains aux longs doigts fins qui ont entouré mon visage derrière la cabane à outils. Il enlève ses lunettes noires : ses iris bleu très clair n’errent pas, inanimés, dans la pénombre, ses pupilles se dilatent et fixent mon visage.

« Franco, dis-je, émue, tu peux donc me voir ?

– Je croyais que j’étais aveugle, répond-il d’un ton réprobateur, mais je sais ce que tu as fait, je sais que tu en as appelé un autre et que tu l’as imploré d’entrer dans cette chambre. »

Ses mots résonnent entre les travées. Je ne sais pas quoi répondre, les invités chuchotent et, au premier rang, ma mère secoue la tête.

« Tout le monde t’a vue, Oliva, dit Franco. Je ne suis pas le seul. »

Puis don Ignazio ferme son missel, et c’est comme si le tonnerre retentissait dans l’église.

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