Le choix
Chapitre 26
26
« Un bon cheval ne se vend pas au foirail, a dit ma mère. Si un garçon te veut, il doit venir ici pour parler. »
Après quoi, elle m’a interdit de sortir. Quand je m’ennuie, je prends mes vieux manuels scolaires et je révise à voix haute un thème ou un autre. De temps en temps, Liliana me rend visite sous prétexte de se faire raccommoder une robe. Pendant que ma mère s’y attelle, nous allons dans ma chambre, mais nous laissons la porte ouverte, parce que s’enfermer c’est mal. Nous parlons de la pluie et du beau temps en attendant qu’une chanson que ma mère connaît passe à la radio. Alors elle monte le son et se met à chanter, et nous pouvons parler pour de bon. Je demande à Liliana si elle est fiancée et elle me répond que non. Je lui dis qu’il doit bien y avoir un garçon qui lui plaît, elle rit et cache son visage derrière ses mains. Elle m’avoue que le fils de la chemisière lui plaît. Et aussi le frère d’une de nos camarades de classe du primaire, qui est maintenant apprenti au café. Et puis aussi le cousin des filles Scibetta. « Celui qui a la figure pleine de boutons ? » je demande. Les boutons, je suis contre.
« Il a de belles épaules », se justifie Liliana. Sa phrase me perturbe, je n’avais jamais pensé aux épaules d’un garçon. Qu’est-ce qu’il peut y avoir de beau dans des épaules ? Le sourire, les yeux, les cheveux, d’accord, mais les épaules ? Ma mère a raison quand elle dit que Liliana a des lubies.
« Tu as déjà donné un baiser ? me hasardé-je sur les dernières notes de la chanson.
– Presque, répond-elle en levant les yeux au plafond.
– Vous vous êtes… »
Le morceau que ma mère aime bien s’est achevé, elle a cessé de chanter, et je me sens aussi curieuse que la Scibetta maigrichonne mais j’arrête de poser des questions. Liliana jette un coup d’œil en direction de la porte, puis défait deux boutons de son chemisier. J’aperçois son nombril, entrouvert comme une bouche minuscule. « Je t’ai apporté les revues de cinéma », dit-elle. Elle sort un paquet lié avec un ruban, me le passe et se reboutonne avec des gestes vifs.
Les pas de ma mère approchent, je bondis sur mes pieds et cache les revues sous les couvertures. « L’ourlet est terminé, déclare-t-elle en rendant sa jupe à Liliana. Essaie d’être plus soigneuse, ça fait trois fois qu’il se découd. Quand les deux parents travaillent et rapportent des sous à la maison, les enfants en profitent. »
Liliana soupire et se dirige vers la porte. « Merci, donna Amalia. Combien je vous dois ?
– Je verrai ça avec ta mère, les jeunes filles ne doivent pas toucher à l’argent, c’est mal. »
Liliana et moi nous faisons une bise furtive et elle s’en va. Je la regarde s’éloigner par la fenêtre. Il ne me reste plus qu’à attendre la nuit. Quand tout le monde dormira, je déferai le paquet, sortirai les revues illustrées et recopierai les visages des acteurs qui me plaisent, chacun dans son album secret. J’y ai aussi mis la photo que Liliana a prise de moi, comme si j’étais une des leurs. Je l’ai rangée dans le cahier des « Brunes malchanceuses », parce que l’amour n’est toujours pas venu frapper à ma porte.
« Tout le monde dit pis que pendre de cette fille, déclare ma mère en venant s’asseoir sur le lit à côté de moi, là même où peu avant Liliana était assise. Mais je me moque de ce que disent les gens, ils parlent à tort et à travers. Ce n’est pas sa faute si son père est communiste et qu’il fait travailler sa femme. Cette pauvre petite est une victime, elle se donne un peu des airs, c’est vrai, mais elle a un bon fond. Quoi, tu crois que je n’ai pas compris que l’ourlet décousu est une excuse pour venir te voir ? Ça veut dire qu’elle tient vraiment à toi. »
Je ne l’ai jamais entendue tenir ce genre de propos. Ma mère, les gens lui font peine ou lui font peur. Elle effleure le dessus-de-lit de ses doigts et, l’ombre d’un instant, j’ai crainte qu’elle remarque le léger relief que dessinent les revues dissimulées dessous. Cependant, elle n’y prête pas attention, absorbée par sa réflexion.
« Au fond, ton amie est une brave petite. »
Elle passe un bras autour de mes épaules. Soudain je retrouve son odeur, j’avais oublié qu’elle était si douce. Nous restons enlacées pendant un temps qui semble infini. Son corps me redevient familier comme quand j’étais petite et qu’il filtrait toutes mes joies et toutes mes peines. Je regarde sa main, posée sur son ventre. Elle a la même forme que la mienne. Je glisse ma tête dans le creux de son cou et ferme les yeux. Nous sommes faites de la même pâte, me dis-je, et je repense au temps où nous mélangions ensemble de l’eau et de la farine et où ses mains comme les miennes étaient prises dans cette même substance visqueuse.
« Toi aussi tu es une brave petite, murmure-t-elle et, instantanément, je le deviens. Alors j’ai pensé que… » Une minuscule lézarde s’ouvre dans sa voix, son souffle change de rythme, les muscles de son cou se contractent, si bien que je suis obligée de sortir ma tête du refuge formé par son corps. « Alors j’ai pensé qu’on pourrait l’inviter à ton mariage. Qu’est-ce que tu en penses, Oli’ ? »
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