Le choix
Chapitre 13
13
Mes sabots claquaient sur les cailloux, les voix du village bourdonnaient autour de moi. Comme toujours, j’étais décoiffée et ma jupe remontait au-dessus de mes genoux, mais cette fois je ne fuyais pas les gamins qui me poursuivaient avec leurs frondes, je fuyais les commérages, la honte, ma mère. Mon corps ne voulait pas devenir celui d’une jeune femme, même si pour les autres je l’étais déjà. Je n’étais plus invisible : je pouvais être épiée et jugée.
Depuis toujours j’entendais murmurer certains mots, ils formaient comme une litanie que je n’écoutais pas. Maintenant, ils avaient été prononcés pour me piquer, moi. Pendant des années, ils avaient été le fond sonore de mes jeux d’enfant et voilà qu’ils s’étaient transformés en essaim de guêpes qui m’attaquait. Mon institutrice Rosaria avait raison : les mots sont des armes. Pas seulement les mots difficiles, mais aussi les mots ordinaires, qui dansent dans la bouche des ignorants.
La mère Scibetta et ses filles avaient voulu me baptiser, et si je courais, c’est que les piqûres font plus mal quand on reste immobile. Mon institutrice Rosaria avait dû beaucoup courir, elle avait dû courir très loin. Je l’imaginais traversant la rue d’une grande ville où les trolleybus et les autos passaient par centaines, avec ses cheveux détachés sur ses épaules et sa bouche peinte en rouge, comme une vedette de cinéma. Dans le film que je me faisais, elle marchait enfin seule, aucun homme ne s’arrêtait pour la montrer du doigt ou la siffler. Ses piqûres de guêpe la brûlaient-elles encore ?
À force de courir, je suis arrivée à la mer, mais la plage déserte m’a fait peur, alors je suis repartie en direction du village et, sans même m’en rendre compte, je me suis retrouvée devant la maison de Saro. Son père, don Vito Musumeci, avait été un des plus beaux jeunes hommes de Martorana, très brun, des yeux bleu ciel, les femmes tombaient en pâmoison sur son passage, il n’avait qu’à lever le petit doigt pour choisir, mais il avait épousé Nardina, qui n’avait pour toute beauté que celle de son mari. Alors, les gens avaient commencé à raconter que si don Vito s’était contenté d’une femme moche, c’était parce qu’il n’était que du vent et qu’il n’avait rien dans le ventre, il était défectueux et ils n’auraient jamais d’enfants. Pourtant, ils ont eu Saro, mais d’après ma mère tout le monde a bien vu dès le début qu’il ne lui ressemblait pas du tout. C’est vrai, Saro était roux, il avait les yeux marron et une tache de naissance sur la pommette gauche, qui impressionnait mes camarades. Moi, elle m’évoquait une fraise bien mûre, j’avais envie de poser mes lèvres dessus pour en connaître la saveur.
Il est venu à ma rencontre en boitillant depuis la menuiserie de son père. « Qu’est-ce qu’il s’est passé ? m’a-t-il demandé.
– Rien, pourquoi ?
– Vu ta tête, il a dû se passer quelque chose. »
J’ai épongé la sueur sur mon front et je me suis assise sur notre banc. Nous avions grandi dans la cour de sa maison : nous jouions à changer la couleur de nos cheveux en les couvrant de copeaux de bois, il choisissait ceux de noyer pour être brun comme don Vito, moi ceux de sapin pour être blonde comme ma sœur. Ensuite, nous courions à coupe-souffle, nous nous jetions dans la cour bras et jambes écartés, nous les agitions pour faire semblant de voler, puis nous passions un moment à regarder les nuages. Saro tendait le doigt pour me montrer le ciel : « Regarde, regarde ! C’est un mouton !
– Non, ce n’est pas un mouton, c’est un chien, répondais-je.
– Pas du tout ! »
Entre-temps, le vent avait fait changer le nuage. « C’est un cerf ! Regarde ses bois… » Une rafale et le nuage s’étirait. « Non, un serpent, se corrigeait Saro.
– Ce n’est ni un mouton, ni un cerf, ni un serpent, décrétais-je.
– C’est quoi, alors ? demandait-il.
– Un marfeuille, disais-je, très sérieuse.
– Quoi ?
– Un marfeuille, répétais-je avec conviction.
– Pff, n’importe quoi, ça n’existe pas ! » Mais, vu qu’il avait arrêté l’école à la fin du primaire, il n’était pas sûr de lui.
« Tu ne vois pas qu’il a deux cornes ? poursuivait-il pour me prendre en défaut.
– Bien sûr que si. C’est un marfeuille à cornes.
– Ah bon, et ça ressemble à quoi, un marfeuille à cornes ?
– Ben quoi, tu ne le vois pas ? À un nuage ! » Et j’éclatais de rire.
Il s’est assis à côté de moi, j’aurais voulu lui raconter les guêpes, le rosaire et les mystères douloureux, mais les mots me manquaient. J’ai passé une main sur sa tête pour en chasser la poussière de bois et je suis restée muette. Nardina est apparue à la fenêtre : « Saro, viens, le repas est prêt ! »
Quand elle m’a vue, elle a essayé de lisser ses cheveux frisés : « Tu es là, Oliva ? Ça tombe bien, j’ai fait des pâtes aux anchois, comme tu les aimes ! Quel heureux hasard ! »
Je ne lui ai pas dit un mot au sujet du rosaire chez la mère Scibetta. Pourtant, elle aurait peut-être compris : elle avait dû en supporter, des piqûres de guêpe.
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