Le choix
Chapitre 80
80
Je vous regarde un à un, assis autour de ma table : aujourd’hui nous fêtons mon diplôme, mes fiançailles, mon premier salaire, mon mariage. Ce n’est pas un dédommagement, c’est une présence après bien des absences. C’est comme prendre la parole après avoir traversé le silence, reprendre mon souffle après avoir beaucoup couru sans jamais me retourner. Il y a bien du monde autour de cette table, car les absents sont là aussi : Maddalena, Liliana, Calò, mais aussi maître Sabella, les filles qui ont brûlé leurs soutiens-gorge dans les rues, les femmes qui siègent maintenant au Parlement et celles qui sont chez elles en train de préparer le repas, celles qui reçoivent des gifles et se sentent coupables, celles qui ne se marient que par intérêt, celles que l’on traite de dévergondées quand elles marchent dans la rue, celles qui ont fait des études et celles qui n’ont rien appris, et puis il y a donna Carmelina qui la nuit lavait la rue pour que ma robe soit immaculée quand je m’avancerais vers l’autel.
Les enfants de Fortunata courent partout. Leur père, Armando, menace de les punir, moi je les laisse faire. Je ne sais pas si d’autres enfants viendront remplir ces pièces. Cosimino et Saro ont l’air de deux petitous, comme quand ils jouaient ensemble, Armando essaie de discuter avec toi, papa, de défier ton silence. Il te parle de l’usine, des roulements, du salaire. Tu hoches la tête et attends patiemment qu’il se taise. Maman et Fortunata échangent quelques ragots avec Mena.
Lia s’est de nouveau réfugiée sur le balcon, dans le coin où je m’assieds moi-même souvent. Elle a enfilé son index dans une des bobines de la cassette audio et la fait tourner sur elle-même. « C’est pour économiser les piles », m’explique-t-elle sans que je le lui aie demandé. Je m’assieds à son côté et essaie d’engager la conversation : « Quand tu étais petitoune… » Elle ne me laisse pas continuer. « Ne me parle pas comme ma mère, elle continue de me traiter comme une gamine et elle me donne des règles pour tout. Toi, dans la vie, tu as fait comme bon te semblait, sans te soucier de ce que les gens en penseraient, tu étais différente des autres. Moi aussi, des fois j’ai envie de m’enfuir : de la maison, du village, de la Sicile, comme toi tu as fait. »
Une brise légère monte de la mer et, soudain, j’ai le sang transi : « Tu te trompes, Lia. Je voulais être comme mes camarades, j’aurais donné n’importe quoi pour me fondre dans la masse. »
Elle arrête de rembobiner la cassette, repousse sa frange pour me regarder avec étonnement. Elle ne ressemble pas à ses parents, ni à aucun d’entre nous, sa beauté n’appartient qu’à elle. « Pourtant, tu as toujours été un exemple pour moi, m’avoue-t-elle, déçue. Tu t’es rebellée ! »
Je lui prends la cassette des mains et finis de rembobiner à sa place. « Tu sais combien de fois j’aurais voulu faire ça avec ma vie ? Rembobiner et tout recommencer depuis le début ? »
Lia tripote un bouton sur son front. « Tu veux dire que tu as regretté ?
– Il y a des “non” qui ne coûtent rien et d’autres qui ont un prix très élevé. Le mien, je l’ai payé jusqu’au dernier centime, et ma famille avec moi. Pendant très longtemps, je me suis sentie seule, jugée, à côté de la plaque. Aujourd’hui, je sais que j’ai eu raison et que j’ai bien fait. Mais ça, c’est mon histoire, chacun a la sienne, c’est un peu comme pour les chansons. » Je lui rends sa cassette en souriant. « Qu’est-ce que tu écoutes, comme musique ? »
Elle mordille l’ongle de son index en silence, comme si elle était absorbée par une pensée, puis elle esquisse un sourire, laissant entrevoir son appareil dentaire.
« Un ami m’a enregistré cette chanson. » Elle met la cassette dans son Walkman, appuie sur un bouton rouge et me tend les écouteurs.
« Il est comment, ton ami ? Il te plaît ? » je lui demande alors qu’une chanson anglaise à la mélodie romantique démarre. Elle hausse les épaules : « Je ne sais pas encore s’il me plaît, il faut du temps pour savoir ça.
– Tu as rougi, c’est ton petit copain ! je la taquine.
– Qu’est-ce que tu racontes, tatie ? Je n’ai que quinze ans ! »
Il est tard quand la porte se referme et que les voix et les rires disparaissent dans l’escalier. « Viens te coucher, m’invite Saro. On débarrassera demain. »
Tout est sens dessus dessous, mais j’apprécie que notre ordre habituel ait été chamboulé, le temps d’une soirée. « J’arrive », je lui réponds, et j’entends ses pas se diriger vers notre chambre.
J’empile les assiettes et les emporte à la cuisine, ainsi que les verres et les couverts. Je rassemble les pans de la nappe. Ne laisse pas les miettes sur la table, ça va faire venir les morts, disait toujours maman. Mieux vaut les morts que les vivants, répondais-tu, p’pa.
Une fois que j’ai fini de tout remettre en place, je sors sur le balcon et m’assieds là où Lia était tout à l’heure, j’ouvre le journal que j’ai acheté ce matin au kiosque et lis : « Abrogation des articles 544 et 587 du code pénal. L’Italie dit adieu au mariage réparateur et au crime d’honneur. » Dans l’entrefilet mon œil s’arrête sur les mots barbarie, code pénal, modernisation, meurtre, méridional, mariage. Puis, parmi les noms des défenseurs de la proposition de loi, je lis : députée Liliana Calò, communiste.
Je me penche par-dessus la balustrade et, en voyant les lumières éteintes chez donna Carmelina, je me souviens de l’enveloppe qu’elle m’a donnée. Je rentre, laissant les volets entrouverts pour que l’air de la mer rafraîchisse l’appartement. Saro dort déjà, j’éteins la lumière et retourne dans la salle à manger.
Sur l’enveloppe, il n’y a que mon nom et mon adresse, rédigés d’une écriture familière. Je prends le coupe-papier sur le secrétaire et l’ouvre, elle contient une photographie en noir et blanc aux bords clairs. Dans la pénombre, je mets quelques secondes à l’identifier, puis la voilà en face de moi : une jeune fille brune aux yeux aussi noirs que des olives et aux cheveux ébouriffés, aux genoux égratignés et à l’expression renfrognée. Au dos, quelques mots : « J’ai tenu la promesse que je lui avais faite. Liliana. »
Je regarde de nouveau la photo et c’est comme si je me voyais dans le miroir. Je suis toujours cette gamine qui court à coupe-souffle sans regarder derrière elle, qui connaît la forme secrète des nuages et cherche des réponses dans les pétales de marguerite.
Il m’aime.
Un peu.
Beaucoup.
Passionnément.
À la folie.
OceanofPDF.com