Le choix

Viola Ardone · Chapitre 5 sur 81

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Le choix

Chapitre 5

5

 

 

Quand j’étais petitoune, mon père allait seul dans la campagne chercher des escargots et je le voyais revenir de loin, ses cheveux blonds luisant sous le soleil, il me paraissait aussi grand et fort qu’un géant. Un matin, je me suis réveillée à l’aube, le reste de la maisonnée dormait encore, et je lui ai dit que je voulais y aller avec lui. De ce jour, je suis devenue son assistante. Nous marchions côte à côte en scrutant les feuilles, et s’il repérait des escargots, il me serrait deux fois la main, tout doucement. De temps en temps, je me penchais pour cueillir des marguerites dans les champs. Je fermais les yeux et bougeais les lèvres sans émettre un son : il m’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout.

Puis, il y a un mois, alors que nous nous apprêtions à sortir avec nos sabots en caoutchouc et nos seaux, ma mère m’a regardée comme si c’était la première fois qu’elle me voyait. « Cette jupe est indécente, elle te moule le derrière, m’a-t-elle dit. Donne-la-moi, je vais te l’arranger, tu ne peux pas te promener comme ça. »

Ce n’était pas vrai : ma jupe tombait droit sur mon corps aussi sec que celui d’un garçon, mais ma mère n’arrivait pas à admettre que je ne change pas alors que le temps passait.

« On va à la chasse aux escargots, pas à la fête du saint patron », ai-je répondu. J’ai lissé le tissu rêche pour lui montrer que ma jupe était irréprochable, mais en fin de compte je suis allée dans la salle de bain pour me changer. J’ai enfilé une vieille jupe informe qui couvrait mes genoux osseux. Mon père m’attendait, un cabas et un couteau à la main. Parfois, plutôt que d’aller chercher des escargots, nous attrapions des grenouilles, ce qui est plus difficile : les limaçons restent collés à la roche, bien sages à l’abri de leur coquille, alors que les grenouilles sautent dans tous les sens, on voit bien qu’elles ont des lubies.

« À ton âge, je portais déjà un soutien-gorge et des bas, a repris ma mère tandis que je rejoignais mon père sur le seuil. Mais de mon temps, on avait plus de tenue. Nos parents ne nous laissaient pas faire ce qui nous chantait, comme de nos jours. Pourtant, les jeunes hommes qui me regardaient, ce n’était pas ce qui manquait… »

Cette révélation m’a tellement surprise que j’ai lâché mon seau : j’avais toujours imaginé ma mère comme un limaçon alors qu’en fait, jeune, c’était une grenouille.

« Je me suis toujours tenue propre, a-t-elle précisé. Je n’avais pas besoin d’un chaperon collé au train. Et puis, chez nous, celui qui prononçait un mot de trop risquait de se retrouver muet pour toujours. Aujourd’hui c’est différent, il y a trop de liberté : la radio, le cinématographe, les bals. Chez moi, ça aurait été inimaginable. Et les gens n’attendent que ça pour broder tant et plus. Ils sont capables de venir te raconter les histoires des autres avant même qu’elles se soient passées. C’est pour ça qu’à partir d’un certain âge il faut garder les filles aux abris. Ici, le garçon est un brigand et la fille c’est comme une carafe : qui la casse la ramasse. »

Je me suis mise à trépigner d’impatience, plus le temps passait, moins nous attraperions d’escargots : les limaçons sortent tôt.

« Cosimino, tu ramasserais une carafe cassée, toi ? » a demandé ma mère à mon frère jumeau, qui était encore en pyjama et tout ébouriffé de sommeil. Il a souri parce qu’il connaissait déjà les règles du frère : surveille ta sœur, assure-toi que les gens la respectent, menace ceux qui ne le font pas. Peut-être qu’il avait honte d’avoir une sœur aux allures de garçon manqué qui portait encore des jupes au-dessus du genou et des sabots. Le petit laideron d’Amalia et de Salvo Denaro, disait-on, maigre et anguleuse, des yeux comme deux olives, des cheveux noirs couleur corneille, ça ne m’étonnerait pas qu’en plus elle porte la poisse. Elle se balade toujours seule et dépenaillée, elle ne fréquente que Saro, le fils boiteux de don Vito Musumeci. Sa mère peut bien broder des trousseaux, cette gamine finira vieille fille.

Quand elle allait déposer ses travaux de couture chez les dames avec moi, elle montrait mes progrès, et les dames me donnaient un biscuit ou une tranche de pain avec un peu de confiture puis me faisaient une caresse consolatrice, persuadées que je passerais ma vie à broder les trousseaux d’autres filles.

« Laisse courir, m’man, a répondu Cosimino en se frottant les yeux. Laisse courir, de toute façon, quel homme ramasserait cette carafe ?

– Ça, j’en sais rien. Le tout, c’est qu’il la ramasse intacte. Il aura tout le temps de pleurer après le mariage. »

Je ne sais pas si le mariage, je suis pour, je ne veux pas finir comme Fortunata, qui s’est fait mettre enceinte par Musciacco pendant que je mangeais des pâtes aux anchois chez Nardina. C’est pour ça que je cours tout le temps, dans la rue : l’air qu’expirent les garçons est comme celui d’un soufflet qui aurait des mains et pourrait toucher ma chair. Alors je cours pour devenir invisible, je cours avec mon corps de garçon et mon cœur de fille, je cours pour toutes les fois où je ne pourrai plus, pour mes camarades qui portent des chaussures fermées et des jupes longues, qui ne peuvent marcher qu’à petits pas lents, et puis aussi pour ma sœur qui est enterrée chez elle, comme une morte, mais vivante.

« Ça suffit, Oliva, a fini par dire ma mère. À partir d’aujourd’hui, c’est ton frère qui ira chercher les grenouilles et les escargots. Ce n’est pas une activité de fille. »

Elle m’a tirée par le bras pour m’obliger à m’asseoir.

« Cosimino n’a pas d’expérience, est intervenu mon père en fixant la pointe de ses chaussures.

– Tu ne peux pas lui apprendre, toi ? À défaut d’attraper un salaire, tu pourrais au moins lui montrer comment on attrape les escargots ? »

Cosimino est allé se préparer de mauvaise grâce, puis il a pris mon cabas et a suivi mon père dehors. Par la fenêtre, je les ai vus disparaître dans les champs sans échanger un mot, sous le soleil qui se levait.

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