Le choix
Chapitre 34
34
« Comment ça, il faut repousser ? crie ma mère.
– Calme-toi, Amalia, répond Nellina à mi-voix.
– Et je l’apprends comme ça, au marché, à deux semaines du mariage ?
– La nouvelle vient d’arriver. Je l’ai reçue ce matin même. Les Colonna m’ont écrit pour m’informer que l’état de la baronne a empiré. On ne peut pas célébrer un mariage et faire une extrême-onction à la fois… J’allais t’en informer chez toi, et puis je t’ai vue dans la rue. »
Ma mère se passe une main sur les yeux, elle ne peut même pas se plaindre en calabrais parce qu’en public, c’est mal. « C’était à lui de nous en informer, en personne, dit-elle. Il est venu chez nous pour les fiançailles, il devrait revenir pour nous dire ça.
– Il est fils unique, Amalia. Il ne quitte pas le chevet de sa mère. »
Nellina nous emmène dans une rue à l’écart de la foule. Je la tire par le bras, comme une gamine impatiente. « Il a changé d’avis ? je demande. Il ne veut plus de moi ? Dis-moi la vérité, Nellina…
– Qu’est-ce que tu racontes, ma fille ? Il lui arrive un malheur, il est à plaindre.
– Quelqu’un les a informés pour le terrain de mon mari ? » s’enquiert ma mère.
La bonne du curé secoue la tête. « Quel terrain ? Je ne sais pas de quoi…
– Il y a quelques semaines, Salvo a mis par erreur du sel à la place du pesticide, tu sais qu’il est toujours tête en l’air, et quelques plantes sont mortes. Mais tu sais aussi comment sont les gens : ils brodent, ils cousent, et d’une petite anecdote ils font un grand roman. »
Je repense à l’expression de mon père quand, la semaine dernière, il marchait au milieu de ses plantes malades. « Voilà ce qui nous reste : un peu de broussaille et les poules mortes », a dit ma mère quand nous sommes rentrées à la maison. Et elle venait de perdre les quelques lires que la mère Scibetta lui donnait à cause d’une réponse acide, après des années passées à avaler du venin. Elle avait sans doute imaginé qu’à l’avenir Franco s’occuperait de nous, et voilà qu’à présent cette colonne aussi se fissurait.
« C’est une famille importante, Amalia. Elle se moque bien de deux plants de tomates tombés malades sur ton lopin de terre. Ce sont des gens sérieux, ne t’inquiète pas. Quant à Franco, ce n’est pas le genre de garçon à renoncer à ses engagements à cause de quelques menaces. »
Ma mère porte les mains à son visage. « Qui l’a menacé ? Qu’est-ce que tu me racontes, Nellina ?
– Je n’ai rien dit ! s’écrie Nellina, les yeux écarquillés de peur. Ne me fais pas dire des choses que je n’ai pas dites ! »
Le curé arrive au fond de la ruelle, les mains croisées dans le dos. « Pardonne-moi, Amalia, je dois aller préparer le déjeuner de don Ignazio, dit Nellina en se tordant les mains. Ne te mets pas la rate au court-bouillon, tout va bien se passer. Oliva, ne t’inquiète pas toi non plus, tu seras bientôt mariée, il faut seulement que tu patientes encore un peu. Tu es si jeune ! Quel âge tu as ?
– J’aurai seize ans le deux juillet prochain.
– Dans un mois tout juste. Don Ignazio ! Don Ignazio ! » Nellina agite les mains à l’intention du curé qui vient dans notre direction et lui fait signe de s’arrêter. Quand il nous voit, ma mère et moi, il baisse les yeux. Nellina le rejoint et part avec lui d’un pas pressé.
Ma mère et moi restons seules dans la rue. « Elle n’est pas venue nous l’annoncer chez nous parce qu’elle a peur, murmure-t-elle comme si elle s’adressait à elle-même. Ma pauvre fille, ma pauvre fille ! » répète-t-elle en secouant la tête.
OceanofPDF.com