Le choix

Viola Ardone · Chapitre 19 sur 81

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Le choix

Chapitre 19

19

 

De retour à la maison, mon père accroche son chapeau neuf à la patère de l’entrée, enfile sa tenue de travail et se retire dans le cabanon à outils, dont il ressort avec un pot de peinture et une étagère en bois, qu’il installe sur des tréteaux dans la cour. Il ferme les yeux pendant quelques secondes et serre son bras gauche comme pour comprimer une plaie, puis il tire son mouchoir de sa poche et s’éponge le front. Quand il rouvre les yeux, il plonge le pinceau dans le liquide rouge et passe la peinture, d’abord d’un côté puis de l’autre, toujours au même rythme. Ma mère le rejoint et grommelle : « Le père et le fils vont à la loterie gaspiller les quatre sous qu’on arrive à économiser, et la fille joue les danseuses devant tout le village. »

Elle ne reçoit pour toute réponse que le bruissement léger du pinceau sur la surface rugueuse du bois. « Quelles sont les intentions de ce monsieur à l’égard de notre fille, tu le lui as demandé ? Tu as voulu qu’elle aille à l’école, très bien, mais maintenant il faut commencer à penser à comment la caser.

– Il faut de la douceur avec les filles », réplique-t-il, comme il l’avait dit pour la chèvre.

Je reste assise dans un coin à me ronger les ongles pendant qu’ils parlent de moi comme s’il s’agissait de faire saillir une bête.

« Je t’en ai déjà casé une, de fille. Si Fortunata mène une vie de dame dans un bel appartement avec des gens à son service, c’est à moi que tu dois dire merci. »

Je pense aux yeux de ma sœur la dernière fois qu’elle s’est montrée à la fenêtre, ils semblaient enfoncés dans son visage, et je voudrais que les miens aussi disparaissent, pour ne plus rien voir et ne plus être vue.

« Cosimino est encore jeune. C’est toi qui dois prendre soin de nous. C’est quoi, un homme comme il faut ? Un homme qui donne à manger à sa famille et qui sait s’occuper de ses femmes. Tu as vu comme il regardait ta fille, celui-là ? Si je te pique avec une aiguille, qu’est-ce qui sortira ? Du sang de punaise, voilà tout ! Du sang de punaise. »

Mon père mélange la peinture avec un bâton pour vérifier sa consistance. Il verse un peu d’eau dans le pot et tourne encore. Puis il sort le pinceau dégoulinant de peinture, le tend à mon frère, rentre calmement dans la maison, renfile ses chaussures et met son chapeau neuf avant de se diriger vers le chemin de terre.

« Cosimino, mon fils, continue, je me suis souvenu d’une mission urgente : je dois sauver l’honneur de la famille avant le souper. »

Mon frère reste planté avec le pinceau à la main tandis qu’une tache rouge se forme à ses pieds. Mon sang ralentit dans mes veines et je suis incapable de me lever. Ma mère regarde les gouttes qui tombent par terre.

« Ne t’inquiète pas, Amalia, lui dit mon père. C’est de la peinture, pas du sang, ça part avec de l’eau. Alors que le sang, on peut toujours frotter, ça ne part jamais. » Il reprend sa route, laissant des empreintes rouges sur le sol.

J’ai peur de rester à la maison et peur de suivre ces traces pourpres qui s’impriment sur le chemin. Je me lève lentement, vais dans ma chambre et retire ma robe : elle est encore aussi blanche que lorsque nous l’avons brodée, mais sa jupe présente un long accroc. Je remets ma tenue de la maison, j’enfile mes sabots, je cache ma nouvelle robe dans le vieux sac en cuir que j’utilisais, petitoune, pour aller à l’école, et sors sur le terrain. La bêche est appuyée contre le mur de la maison. Je m’en empare et creuse une fosse au pied de l’olivier, une fosse profonde, puis j’y jette le sac avec ma robe. Je remplis le trou et m’assieds. Mon père, minuscule, s’éloigne dans la pénombre.

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