Le choix

Viola Ardone · Chapitre 17 sur 81

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Le choix

Chapitre 17

17

 

« C’est ça, siffle, va », murmure ma mère. J’arrête de traire la chèvre et attends que ce son provenant de la route s’éloigne puis s’éteigne, que l’on n’entende plus que mon souffle et celui de l’animal dans l’enclos. Alors je continue, mais mes mains tremblent encore, je serre trop fort, Blanchette bêle de douleur. Mon père approche et lui caresse le dos : « Il faut de la douceur, Oliva, c’est ce qui plaît aux filles. »

Il repart vers la maison. Sa voix basse est comme un bruissement de paille. Parlait-il de la chèvre ou de moi ? Au moins, quand ma mère ouvre la bouche, elle appelle un chat un chat. Sa langue est cinglante, mais ensuite les plaies cicatrisent. Je plonge mes mains dans le seau de lait et les ressors toutes blanches. J’aimerais être comme elles.

Elle est assise au soleil, penchée sur son ouvrage. Elle coud ma robe pour la fête du saint patron. L’an passé encore, le curé me mettait sur l’estrade avec les petitounes, et il me faisait chanter seule. Ma mère collait dans mon dos deux petites ailes d’archange et toutes ses amies se répandaient en compliments. Cette année, je ne chanterai pas avec les autres, mais je porterai la robe blanche de la première sortie, et tout le monde saura que je ne suis plus une fillette.

« Tu es contente de ce petit concert ? dit ma mère sans détacher ses mains de l’étoffe. Tu lui as laissé entendre quelque chose, à ce monsieur, pour qu’il vienne siffler ici.

– Il ne siffle pas pour moi…

– Salvo, tu entends ça ? Le jeune homme bouclé, dehors, eh bien il vient siffler pour moi ! » Elle a un rire agacé.

Je m’assieds à côté d’elle et prends une aiguille pour l’aider.

« Je ne lui ai jamais adressé la parole.

– Pas besoin de parole. Il suffit d’un regard, d’un sourire, femme qui sourit a dit oui. »

Ma peau se hérisse, ma mère ne lève pas les yeux de son ouvrage. Je ne l’ai jamais vue oisive. Fil et aiguille, battoir et linge, cuiller et casserole. Ses mains sont perpétuellement en mouvement et de sa bouche sortent venin et vérité.

« Oli’, tu sais qui c’est, Pino Paternò ? » dit-elle, et en prononçant ce nom elle se pique le doigt. Une goutte de sang gonfle comme une bulle minuscule sur la pointe de son index et reste en suspens.

« Non ! » je m’écrie, en réponse à sa question, mais aussi parce que je suis inquiète pour ma robe. La robe de la première sortie doit être immaculée. Fille et robe blanches comme un lis, c’est elle qui me l’a appris. J’attire sa main à mes lèvres et aspire la goutte juste avant qu’elle ne tombe sur le tissu et le tache. La blessure a disparu, le rouge aussi, l’amertume de son sang a été avalée par ma bouche. Elle retire sa main et la frotte contre le tissu rêche de son tablier. « Ça fait bien un mois qu’il vient siffler ici tous les jours que le bon Dieu fait », me reproche-t-elle, d’une voix plus douce. Elle est peut-être flattée que quelqu’un s’intéresse à moi. « Il n’a pas encore présenté sa demande : ça veut dire qu’il n’est pas sérieux. S’il avait des intentions honnêtes, il serait venu discuter. Ce sont les chiennes qu’on siffle, pas les femmes ! »

Je pensais qu’avec les vacances je ne le reverrais plus et que je redeviendrais invisible comme je l’avais toujours été, mais quelques jours après le sifflement a commencé. Au début, ma famille ne s’en est pas aperçue, mais moi j’ai tout de suite compris que c’était lui. Mon corps l’a compris : mes lèvres, mes hanches, mes cuisses, mes os, mon cou s’animaient en entendant ce son, comme sous son regard. Je n’ai même pas eu besoin de m’approcher de la fenêtre pour voir à contre-jour ses cheveux noirs, bouclés et brillants, ses lèvres en forme de cœur pour émettre son sifflement. Le souffle suspendu, je restais derrière les volets mi-clos, me demandant s’il distinguait ma silhouette.

« Le père de Paternò a des biens, et nous on n’a rien, a-t-elle continué plus fort, pour que mon père, penché pour ramasser les légumes au fond de la cour, entende lui aussi. Et lui, depuis qu’il est revenu à Martorana, il a fallu qu’il s’entiche de toi. Et en plus il s’amuse à refuser les partis que sa famille lui présente, lui qui peut avoir toutes les beautés qu’il veut… »

Je me bouche les oreilles pour arrêter d’entendre. Est-ce ma faute si Dieu m’a faite laide ? Quand j’écarte les mains, le sifflement me paraît encore plus sonore et ma honte résonne sur toute la route.

« Et toi ? Tu ne dis rien ? lance-t-elle, acerbe, à mon père. Tu ne fais rien ? »

Il époussette son pantalon et dépose les légumes dans un panier. « Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Ce monsieur est de bonne humeur et il aime siffler. Tant mieux pour lui.

– Et les gens ? On va faire parler les gens, Dieu nous en garde ! »

Mon père se met à siffler lui aussi et rentre dans la maison. Ma mère crie en calabrais puis se laisse tomber sur sa chaise. « Rien, on ne peut rien tirer de cet homme. Salvo Denaro, c’est du sang de punaise que tu as dans les veines. » Elle jette un coup d’œil entre les volets tirés. « Ma pauvre mère avait raison. Cet homme est un bon à rien. »

On entend le sifflement de mon père dans la cuisine, il se confond avec celui de la rue. « Ça suffit, c’est moi qui vais lui parler maintenant ! braille Cosimino en attrapant sa veste.

– Du calme, mon fils. Ce n’est pas dans tes cordes. Dans cette maison, ce ne sont pas les épées mais les fourreaux qui partent au combat. »

Ma mère dépose son ouvrage dans la corbeille à couture puis elle dit à mon père : « Tu ne te soucies même pas de ton fils ? Tu ne vois rien ? Tu n’entends rien ? »

Mon père continue de siffler jusqu’à ce que l’autre finisse par arrêter.

Quand mon père arrête à son tour, le silence revient. Je ne sais plus si le silence, je suis encore pour.

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