Le choix
Première partie - 1960
PREMIÈRE PARTIE
1960
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1
Une fille, c’est comme une carafe : qui la casse la ramasse, dit toujours ma mère.
Moi, j’aurais été plus heureuse si j’étais née garçon, comme Cosimino, mais quand on m’a faite, personne ne m’a demandé mon avis. Quand nous étions tous les deux dans le ventre de maman, nous étions pareils, mais nous sommes sortis différents : moi avec une brassière rose et lui bleue, moi avec une poupée en chiffon, lui avec une épée en bois, moi avec une petite robe à fleurs, lui avec une barboteuse à rayures. À neuf ans, il savait siffler avec ou sans les doigts, moi je savais me faire une queue-de-cheval haute ou basse. Maintenant que nous en avons presque quinze, il mesure dix centimètres de plus que moi et il peut faire bien plus de choses : se promener dans le village de jour comme de nuit, porter des culottes courtes et même un vrai pantalon les jours de fête, parler avec les filles et les garçons de tous les âges, boire un verre de vin allongé d’eau le dimanche, dire des gros mots, cracher et, l’été, courir jusqu’à la plage puis se baigner en short. Moi, la baignade, je suis pour.
Ma mère préfère Cosimino parce qu’il a la peau et les cheveux clairs comme notre père, à l’inverse de moi, qui suis aussi brune qu’un corbeau. Et puis ce n’est pas une carafe, lui. Il ne se casse pas. Au pire, s’il se casse, il se recolle.
Moi, j’ai toujours été forte à l’école, alors que Cosimino manquait de volonté pour étudier. Ma mère n’en a pas fait toute une histoire, elle lui a dit qu’il devait se retrousser les manches pour trouver un bon travail s’il ne voulait pas finir comme mon père. J’ai regardé papa dans le potager, accroupi au-dessus de ses plants de tomates, et « finir » ne m’a pas semblé un verbe très adapté car lui, au contraire, il aime commencer de nouvelles choses depuis le début. Comme la fois où, grâce à l’argent gagné avec la vente des escargots que nous avions ramassés après une grosse pluie, il a réussi à acheter des poules. Il a dit que je pouvais choisir comment les baptiser, et, comme j’aime bien les couleurs, je les ai appelées Rosa, Céleste, Verdina, Violetta, Noiraude… Après, il a construit le poulailler avec des planches et je lui ai passé les clous, puis la mangeoire pour le grain et je lui ai passé la scie. Quand tout a été terminé, je lui ai dit : « P’pa, si on le peignait en jaune ? »
Ma mère s’en est mêlée : « Qu’est-ce que les bêtes en ont à fiche qu’il soit noir ou jaune ? C’est du gaspillage.
– S’il est jaune, elles seront plus contentes, ai-je fait observer. Et si elles sont contentes, elles feront plus d’œufs.
– Ah bon ? Elles t’ont chuchoté ça à l’oreille ? » a demandé ma mère. Puis elle nous a tourné le dos et elle est rentrée à la maison en grommelant en calabrais, sa langue d’origine, qui est différente du sicilien. C’est la langue qu’elle parle quand elle a les nerfs en pelote, comme ça personne ne la comprend et elle peut se plaindre d’être venue ici, dans le Sud.
Mon père a plongé son pinceau dans le pot. Quand il l’a ressorti, la peinture gouttait comme les œufs battus pour l’omelette, j’avais même l’impression de sentir leur bonne odeur. L’omelette, je suis pour.
Nous peignions ensemble, et le jaune étincelait sous le soleil. « Salvo Denaro, tu es têtu comme une mule : tel père, telle fille », a déclaré ma mère lorsqu’elle est ressortie dans la cour. Quand elle est en colère, elle l’appelle toujours par son prénom et son nom, comme une maîtresse d’école. « Jamais tu ne m’écoutes. Et toi, tu as mis ta jolie jupe pour travailler, tu vas la tacher, Dieu nous en garde ! Va te changer, et tiens-toi propre, m’a-t-elle ordonné en m’arrachant le pinceau de la main. Je te signale que je t’en ai fait un, de garçon », a-t-elle ajouté à l’intention de mon père, et elle a appelé mon frère. Cosimino est sorti dans la cour et il s’est mis à peindre sans entrain, au bout de dix minutes il avait mal à la main et il s’est sauvé en douce. Moi, entre-temps, j’avais enfilé ma blouse de travail, et j’ai continué d’aider mon père jusqu’au soir, puis les poules sont allées se coucher toutes contentes dans leur petite maison jaune.
Le lendemain matin, nous en avons retrouvé une pattes en l’air : c’était Céleste. À cause de la peinture, a crié ma mère en calabrais. À cause de la grippe du poulet, m’a chuchoté mon père. Moi, je ne savais pas qui avait raison : elle, elle parle, elle parle et elle passe son temps à me lister toutes les règles à suivre, alors c’est facile de lui désobéir. Mon père, il reste souvent tout silence, et je ne sais jamais ce que je dois faire pour obtenir son amour.
Toujours est-il que nous avons enterré la poule derrière le potager. « Repose en paix », a-t-il dit, et nous sommes rentrés à la maison. La vie des bêtes aussi est rude, ai-je pensé.
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