Le choix

Viola Ardone · Chapitre 53 sur 81

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Le choix

Chapitre 53

53

 

Calò est assis dans la cuisine, il me paraît plus petit que quand il parlait dans le cabanon de pêcheur, comme si ses os s’étaient rétrécis. Il retire ses lunettes avec flegme et les nettoie à l’aide d’un mouchoir qu’il a sorti de sa poche. Mes parents l’observent, à l’autre bout de la table. Cosimino n’est pas là.

« Je me félicite de te voir en forme, dit-il de sa voix fluette. Liliana est venue tous les jours pour savoir si ta fièvre baissait.

– Je suis désolée de vous avoir dérangés, je réponds, et je jette un regard en coin à mon amie, qui rapproche les pans de son décolleté.

– Oliva, il faut que tu saches que tu n’es pas seule, nous sommes une petite communauté et nous nous aidons dans les moments de difficulté. »

Je repense aux regards des gens quand je traversais la place écrasée de soleil, et je me mords la lèvre.

« Je racontais à tes parents que la dernière fois que je suis allé à Naples, pour une réunion du Parti, j’ai fait la connaissance d’une camarade qui s’occupe spécialement des affaires de femmes…

– Oliva a une mère, intervient ma mère d’un ton brusque.

– Bien sûr, ce n’est pas remis en question, répond-il d’une voix douce. Je vous demande seulement d’avoir l’amabilité de m’écouter quelques minutes, puis vous ferez ce que bon vous semble. »

Elle se tord les mains en regardant par la fenêtre, en direction de notre champ désormais vide.

« Avant de vous rendre visite, je me suis permis de contacter cette camarade, qui s’appelle Maddalena Criscuolo, pour lui exposer votre cas. Elle m’a assuré qu’elle pourrait vous aider à trouver un avocat spécialisé dans ce domaine.

– Antonino, intervient mon père, je te remercie pour cette attention mais, tu sais, à l’heure qu’il est nous n’avons pas d’argent à dépenser.

– Tu ne dois pas t’inquiéter de ça, Salvo », répond Calò. Il scrute les verres de ses lunettes pour vérifier qu’ils sont bien propres et les remet avec calme. « Il n’y aurait rien à payer.

– Il nous demandera forcément quelque chose, dit ma mère, soupçonneuse. Pourquoi ce monsieur s’embêterait à travailler sans rémunération ?

– Il le ferait parce que c’est pour la bonne cause, répond Calò.

– Les fosses sont remplies de bonnes causes », rétorque ma mère, puis elle soupire.

Calò conserve la même expression, comme pendant les réunions, quand il écoute tous les avis sans dire un mot en grattant sa barbiche. « Peu de filles ont le courage de dénoncer la violence qu’elles ont subie. Tu sais pourquoi ? Par peur, par honte, par ignorance. Beaucoup de gens pensent qu’il faut éviter le scandale et, au lieu de condamner le ravisseur, ils condamnent leur fille à passer sa vie aux côtés de son bourreau. Ou alors, ils vont chercher le ravisseur et l’abattent d’un coup de fusil dans la tête, ils se retrouvent en prison, puis ils sont libérés parce que le mobile du crime était de restaurer l’honneur de leur fille. Ces lois découlent d’une mentalité dépassée, elles allaient bien pour nos grands-parents, pas pour nos filles. Une seule noix dans un sac ne fait pas de bruit, mais s’il y en a plusieurs… On ne peut changer les choses que de cette manière.

– Calò, l’interrompt ma mère, agacée. Parlons sans détour : je n’ai pas l’intention de faire du bruit ni d’envoyer ma fille se battre à la place des autres. En plus, même le maréchal Vitale nous a dit très clairement que la loi…

– Comment ça se passe dans les familles, de nos jours, Amalia ? On fait des enfants comme on fait du pain : de l’eau, du levain et de la farine. Ils arrivent quand ils arrivent, et si on ne peut pas se permettre d’en avoir, qu’est-ce qu’on fait ? La femme doit avorter, mais l’Église dit que c’est un péché et la loi dit que c’est un crime, alors on va en catimini chez la faiseuse d’anges, et bien souvent on ne rentre jamais chez soi parce qu’on meurt d’infection ou d’hémorragie. Quand les choses ne se passent pas bien entre mari et femme, qu’est-ce qu’on fait ? On reste sous le même toit dans le malheur, le mensonge et la tromperie. Je connais beaucoup de bons pères de famille qui ont deux ou trois familles en même temps. Par ailleurs, le crime d’honneur et le mariage réparateur sont dans le code pénal. Est-ce que ces lois sont justes, à ton avis ?

– Et alors, ce serait à nous de les arranger, ces mauvaises lois, Calò ? demande ma mère. C’est à la politique de s’en occuper, mais, comme on dit, même si les cerveaux sont d’accord le combat continue entre les corps. Nous, on n’a jamais rien reçu qui vienne de là-haut. Enfin, de toute façon je suis ignorante, beaucoup de choses m’échappent.

– Il n’empêche que vous connaissez votre fille, intervient Liliana en s’asseyant à côté de moi sur le banc en bois. Les temps ne sont plus les mêmes et nous, les jeunes, on est différents de vous : on ne se résigne pas à accepter l’état des choses. Un non isolé peut changer une vie, un grand nombre de non rassemblés peut changer le monde. »

Ma mère la regarde en silence, comme si elle était face à une gamine qui ânonne les mots d’un livre sans les comprendre. Plus personne n’a l’air de savoir comment continuer cette discussion. C’est finalement la voix de mon père qui brise le silence.

« Ces discours sont bien beaux, Antonino. Tu fais de la politique, ta fille suit des études pour devenir institutrice, alors que moi c’est à peine si je sais écrire mon prénom. Mais je peux te dire une chose : si ma fille a besoin d’aide, je ne l’en priverai pas. » Il pose ses mains ouvertes au milieu de la table et regarde ma mère. Elle soupire, plisse les yeux et pose à son tour ses mains sur la table. Liliana et Calò font de même. Ils ressemblent aux chevaliers de la Table ronde, dont nous parlait madame Terlizzi.

« C’est à toi de t’exprimer, Oliva, dit mon père. Parle librement : veux-tu épouser Pino Paternò en réparation du tort qu’il t’a causé ? »

Je sors mes mains de sous la table, je les ouvre et les pose à côté des autres. Les mots montent de mon estomac, comme la nausée qui ne me laisse aucun répit depuis cet événement, et sortent de ma bouche avec force et clarté.

« Non. Je ne veux pas. »

En les prononçant, je comprends que c’est là ma seule certitude.

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