Le choix

Viola Ardone · Chapitre 52 sur 81

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Le choix

Chapitre 52

52

 

« Comment tu te sens, Oliva ? » Liliana effleure mon front de ses lèvres et se rassied à côté de mon lit. « Ce n’était rien de méchant, ta fièvre est tombée, tu as pris un coup de chaud », diagnostique-t-elle. Elle croise les jambes et sa robe remonte au-dessus de ses genoux.

« Tu es déjà docteur ? » dis-je, les yeux fixés sur la rondeur de sa rotule, claire et bien modelée. Elle sourit et ramène en arrière les cheveux qui tombent sur son front. Je me redresse sur les coudes, Liliana me tend un verre d’eau, j’entrevois la peau blanche de son sein par l’emmanchure.

« Comment tu t’es habillée ? Tu dois faire attention, je la réprimande.

– Attention ? À quoi ? demande-t-elle en souriant.

– Moi j’étais entièrement couverte, je portais le châle de ma mère sur la tête, et tu sais ce qui m’est arrivé. Attifée comme ça, tu cherches les ennuis. »

Elle baisse les yeux et gratte une des petites fleurs roses sur sa robe, comme si c’était une tache à éliminer.

« Si quelqu’un me fait une remarque dans la rue, c’est ma faute ? »

J’ai l’impression d’entendre son père, avec ses questions mystérieuses et allusives, alors je lui réponds, malgré mon état de faiblesse et mon envie de rester silencieuse.

« Si tu te promènes comme ça et qu’on se contente de te faire une remarque, tu auras bien de la chance. Moi, on m’a arraché de force tout ce que j’avais, alors que je n’avais rien fait de mal… »

Liliana arrête de gratter et examine son ongle, comme si elle craignait qu’il ait disparu sous la peau. « Donc ça veut dire que ça aurait dû m’arriver à moi, plutôt qu’à toi ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?

– Ton père et toi vous êtes doués pour faire dire aux gens ce qu’ils ne pensent pas. »

Je ne veux pas lui donner le plaisir de me voir pleurer, et je m’efforce de ravaler mes larmes, les joues empourprées. « Je ne méritais pas ça…, je réussis seulement à articuler.

– Tu te trompes, Oliva. »

Un sanglot monte de ma poitrine et sort dans un long gémissement.

« Tu te trompes », répète-t-elle, et elle éponge mon front. « Personne ne le mérite : ni les jeunes filles sages, ni les filles dévergondées, ni les croyantes, ni les communistes. Le responsable, c’est l’agresseur, pas la victime.

– Tu ne peux pas comprendre, je réponds entre mes larmes. Les hommes n’ont pas de sentiments, notre institutrice Rosaria avait tort : ils ne sont pas comme nous, pour eux l’amour c’est un tremblement méchant qu’ils ont dans la chair et qui essaie de sortir. Les femmes doivent se défendre, sinon elles deviennent complices. »

Liliana secoue la tête. « Qu’est-ce que tu m’as dit, il y a une minute ? Que ma robe est courte et décolletée. » Elle baisse les yeux sur sa tenue. « Tu vois ? On est les premières à juger : trop court, trop long, trop moulant, trop provocant. On répète les mots des hommes au lieu d’essayer de les changer. Ce qui t’est arrivé n’a rien à voir avec l’amour. L’amour ne s’impose pas, il se donne… »

Je ne la laisse pas achever sa phrase. « Tu vas en cours, l’année prochaine tu auras ton diplôme d’institutrice, tu as plein de connaissances, mais sur ce compte tu ne sais rien, et tant mieux pour toi ! »

Je n’arrive pas à la regarder en face : j’ai honte de ce que j’ai pensé d’elle à cause de sa robe et de ses cheveux détachés, et je me tourne vers le mur.

Liliana me caresse la main. « Tu as bien fait d’aller chez les carabiniers, finit-elle par dire. Tu mets ta souffrance au service des autres : combien de mariages malheureux, combien de violence dans les maisons, combien de malheurs ! » Elle a la même voix que notre institutrice Rosaria quand elle me félicitait parce que j’avais terminé mon exercice de grammaire la première.

« Tu as tort, je n’y suis allée que parce que j’avais mal au pied. » Je lui montre la chaussure au talon cassé, dans un coin de la chambre. « Et le maréchal Vitale ne m’a pas applaudie, tu sais. C’est tout juste s’il ne nous a pas fichus à la porte : il dit qu’il faut de l’argent pour payer un avocat, qu’on va me faire un procès, me faire un examen intime et que je devrai répondre à des questions humiliantes. C’est moi qui dois prouver que je suis innocente, lui il faisait bien, il a la loi de son côté, et si je ne l’épouse pas, c’est tant pis pour moi.

– C’est tant pis pour lui, qui va aller en prison, dit-elle en soulevant ma main comme si j’avais gagné un prix.

– En prison ? Les gens qui ont de l’argent sont toujours innocents. Il a des relations partout. » Je dégage ma main de la sienne pour me frotter les yeux. « Le maréchal a raison : je me sentais flattée, il me faisait me sentir belle. La vanité est la fille du…

– Il te regardait et tu te sentais belle. Et alors ?

– C’est mal.

– Pourquoi ?

– Stop. » Je me bouche les oreilles. « Stop. Je ne voulais pas qu’il me fasse ça.

– C’est bien de ça qu’on parle, Oliva : tu ne voulais pas ! Regarder quelqu’un est une chose, prendre quelqu’un de force c’en est une autre. Tu es une fille, pas une poule de poulailler. Tu te souviens du soir où je t’ai apporté la photo ? Tu disais “ouste, ouste” aux volailles pour les éloigner du poulailler, mais elles, obstinées, elles partaient dans l’autre sens pour rentrer dans leur cage. Tu veux faire pareil ? »

Je jette un œil à la planche amovible.

« Cette photo n’existe plus, cette gamine n’existe plus, tu vas finir par le comprendre, oui ou non ? je lui crie au visage. Je suis peut-être une poule, mais toi tu es plus entêtée qu’un âne.

– Hein ? Moi ? » Elle s’appuie sur les accoudoirs pour se lever. Si elle sort de cette chambre, je serai vraiment seule.

« Hein-moi ? » je l’imite en faisant la grimace. Elle s’immobilise, surprise. « Hein-moi hein-moi ! » je répète en me dressant sur mon lit. Elle se rassied, un peu perdue. « Hein-moi hein-moi hein-moi ! » je continue de braire en secouant la tête comme un mulet. Elle me jette un regard hésitant puis recule, comme si je risquais de la mordre. « Hein-moi hein-moi hein-moi hein-moi ! » Je saute hors de mon lit et me mets à piaffer dans la chambre, le drap sur la tête.

Elle sourit, se lève elle aussi, attrape un pan du drap et le met sur ses épaules. « Si je suis une ânesse, toi tu es aussi trouillarde qu’une brebis : bêê-bêêê-bêêêê !

– Et toi alors ? Tu es aussi bruyante qu’une grenouille : coâ-coâ, coâ-coâ, coâ-coâ !

– Meu-euh, poursuit Liliana en riant.

– Glou-glou-glou », je rétorque en lui jetant un oreiller.

Nous nous courons après en poussant les cris de toutes les bêtes de la Création. Puis Liliana brandit le poing vers le plafond en proclamant : « Liberté, liberté ! Les animaux aussi peuvent y aspirer ! »

Nous défilons en répétant ce slogan, sautons sur mon lit en agitant les bras puis nous laissons tomber sur le matelas.

Ma mère arrive en courant, ouvre la porte et nous trouve enroulées dans un tas de draps.

« Qu’est-ce qui se passe ici ? On a libéré la ménagerie ? » dit-elle, un peu inquiète. Puis elle m’observe : « Tu vas mieux, constate-t-elle, rassérénée. Rends-toi présentable, Oli’, il y a quelqu’un qui veut te parler. »

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