Le choix

Viola Ardone · Chapitre 12 sur 81

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Le choix

Chapitre 12

12

 

« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

– Amen. »

La mère Scibetta nous avait invitées, ma mère et moi, pour dire le rosaire du premier vendredi du mois. Les règles du rosaire, c’est : égrène ton chapelet, répète les prières et attends que ça finisse.

Ce matin-là, j’aurais préféré aller en classe, mais je n’avais pas pu me dérober parce que mai est le mois de Marie, et puis je devais expier la visite de Liliana. L’enveloppe avec mon portrait avait rejoint le miroir, le rouge à lèvres et les dessins des vedettes du cinéma derrière la planche amovible de mon lit.

« … il souffrit sa Passion et fut mis au tombeau ; il ressuscita le troisième jour, conformément aux Écritures… »

Ce soir-là, ma mère avait dit que les communistes étaient des mécréants, que Liliana était une mauvaise fréquentation, et que si ça ne tenait qu’à elle, elle me retirerait de l’école, parce qu’une femme savante, c’est mal.

« … pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés… »

« Il faut vraiment que tu fasses parler de toi ? m’avait-elle demandé aussitôt que nous étions rentrées.

– Pourquoi on parlerait de moi, m’man ? Je suis trop jeune pour ça, avais-je répondu.

– Cardinal ou pas, ce n’est plus ce qui compte, les gens te voient maintenant. »

La vie à Martorana est une vie de regards, avais-je pensé : voir et être vu. Et, exposé aux regards, chacun fait semblant d’être meilleur que ce qu’il est.

« … maintenant et à l’heure de notre mort. Amen.

– Amen. »

Nora et Mena, les filles Scibetta, une grassouillette et une maigrichonne, étaient assises de part et d’autre de leur mère, comme des ailes de corneille. La mère Scibetta et son mari s’employaient à leur trouver un parti depuis plus d’un an mais, malgré leurs efforts, personne ne se présentait. Pour dire le rosaire, elles avaient aussi invité la veuve Randazzo, qui avait eu un seul enfant avant que son mari meure de la syphilis, la maladie du péché, d’après ma mère, même si la veuve Randazzo soutenait que c’était une faiblesse pulmonaire qui l’avait emporté. Le fils Randazzo s’appelait Egidio, il était petit et chauve mais, d’après ma mère, la mère Scibetta le visait quand même pour une de ses filles, la maigrichonne sans doute. La mère Scibetta et ses filles, installées sur le canapé marron, ressemblaient aux femmes pieuses devant la croix. Assises en face, il y avait ma mère, moi et Miluzza, une de mes camarades du primaire qui s’était retrouvée orpheline toute jeune et que la mère Scibetta avait prise chez elle comme dame de compagnie. La vérité, c’est qu’elle tenait surtout compagnie aux casseroles et aux balais, car la mère Scibetta en avait fait sa servante et, d’après ma mère, elle avait bien l’intention d’en profiter jusqu’à sa mort. Ma mère, Miluzza et moi étions assises sur des bancs en bois dur et inégal.

« Comme il était au commencement, maintenant et toujours, pour les siècles des siècles. Amen.

– Amen. »

De temps en temps, la fille grassouillette de la mère Scibetta poussait un soupir et épongeait une goutte de sueur qui coulait depuis son front jusqu’à son cou, puis dans le sillon entre ses seins, aussi gros que des melons. La mère Scibetta, une femme grande et grisâtre au visage de souris, disait le rosaire et nous répétions après elle. Son mari avait été obligé de l’épouser parce qu’un jour son pauvre père les avait surpris en train de se parler derrière l’étable. Lui, à l’époque, c’était un beau jeune homme, et au début il avait refusé. Sauf que, d’après ma mère, le père de la mère Scibetta, dont le nom de jeune fille était Buttafuoco, avait usé de la manière douce et de la manière forte pour le convaincre. En fin de compte, ça avait été un bon mariage : le mari avait donné son nom et les Buttafuoco de l’argent. Chacun y avait trouvé son compte.

« Dans le premier mystère douloureux… »

La mère Scibetta a levé les mains vers le ciel et, d’une voix monocorde, elle s’est mise à réciter l’agonie de Jésus à Gethsémani, suivie d’un Notre Père et de dix Ave Maria. Les voix ont commencé à se décaler si bien que, au bout d’un certain temps, chacune d’entre nous en était à un moment différent de la prière. Les filles Scibetta en ont profité pour raconter les derniers commérages. Entre deux Ave Maria, la veuve Randazzo glissait une question à l’une ou l’autre des sœurs : « Et alors, qu’est-ce qu’il s’est passé ? Qui, la fille Cirinnà ? » La mère Scibetta faisait mine de ne pas entendre et, les mains jointes, marmonnait une litanie aux paroles incompréhensibles. Chacune se chantait sa propre chanson.

« Dans le deuxième mystère douloureux… »

Les voix se sont interrompues à l’unisson et la mère Scibetta s’est lancée dans le récit de la flagellation du Christ sur le ton de la lamentation, suivi par des Ave Maria et par le retour en force des langues-coupantes.

« Elle a donné cinq coups de couteau à la maîtresse de son mari, a annoncé la veuve Randazzo en écartant les doigts.

– Tout le monde le savait, que le mari d’Agatina avait une autre famille en ville. Même les chiens étaient au courant, a commenté Nora d’un ton détaché.

– On a appris que, pour simplifier les choses, il a donné les mêmes prénoms à tous ses enfants, ceux qu’il a eus avec elle et ceux qu’il a eus avec l’autre. Quand Agatina a entendu ça, son sang n’a fait qu’un tour, elle a pris l’autocar avec un couteau caché dans son corsage et elle a poignardé l’autre en plein jour, devant tout le monde, a précisé la veuve Randazzo.

– Oh, Seigneur ! Elle est en prison ? » s’est excitée Mena en portant une main à son visage.

Sa mère lui a jeté un regard noir et elle a baissé la voix. « Et la maîtresse, qu’est-ce qu’elle est devenue ? »

La veuve a marmonné quelques prières à mi-voix pour ménager ses effets. « La maîtresse s’en est sortie, et Agatina n’a pas eu d’ennuis », a-t-elle fini par déclarer.

Miluzza, qui était plus loin, fixait son visage pour lire sur ses lèvres. « Crime d’honneur, a conclu la veuve. La loi lui a donné raison. »

Se sont ensuivis des commentaires et des échanges de points de vue, et ma mère a prié plus fort pour couvrir leurs voix. La mère Scibetta continuait sans s’en soucier, parce qu’elle était déjà au courant des histoires de tout le monde.

« Dans le troisième mystère douloureux… »

Quand elles ont recommencé à égrener leur chapelet, la Scibetta grassouillette a levé les yeux vers moi et a décoché un coup de coude à sa sœur. « On l’a vue dans le cabanon des communistes », a-t-elle dit à voix haute pour que ma mère entende. Cette dernière a continué de réciter ses prières comme si de rien n’était. « Qui, Oliva ? » a demandé la Scibetta maigrichonne, en articulant bien mon prénom. Une seconde de silence a suivi, où tous les yeux se sont fixés sur moi. Y compris ceux de ma mère. J’ai senti mes joues me démanger et mon sang a frémi. Puis le murmure a recommencé mais elles écoutaient toutes ce que disait la Scibetta grassouillette. Pour se faire désirer, elle s’est tue pendant un moment et a essuyé une goutte de sueur qui roulait le long de sa narine.

« Dans le quatrième mystère douloureux… », a poursuivi sa mère, les paumes tournées vers le ciel.

« Il faut se méfier de l’eau qui dort…, a alors commenté la veuve Randazzo avant de se racler la gorge pour attirer l’attention de ma mère.

– On a vite fait de filer un mauvais coton…, a renchéri la Scibetta maigrichonne.

– C’était mieux quand elle traînait avec le fils boiteux de Musumeci.

– On l’a entendue prendre parti pour l’autre dévergondée, là.

– Elle veut se mettre à la politique.

– Comment ça ? Elle a encore la bouche pleine de lait !

– Oh que non, les choses ont bien changé. »

Elles parlaient fort, sans vergogne, et épiaient notre réaction. Voilà pourquoi elles nous avaient invitées à dire le rosaire.

Ma mère faisait mine de rien, mais elle serrait tant ses doigts croisés dans son geste de prière que ses articulations étaient blanches. On aurait dit que ses os allaient percer sa peau et se briser sous la pression.

Miluzza regardait par terre sans rien dire, ce ne devait pas être la première fois qu’elle assistait à ce genre de mise en scène. Les Scibetta en pleine séance de langues-coupantes confortablement installées dans leur canapé marron, et les femmes du village sur le gril, comme les pauvres chrétiens jetés en pâture aux lions dans le Colisée.

« Dans le cinquième mystère douloureux, Jésus est crucifié et meurt sur la croix. » La mère Scibetta était obligée de crier pour se faire entendre par-dessus les autres voix.

Après quelques instants de silence, les Ave Maria ont repris. J’ai arrêté mon geste de prière et ai posé les mains sur mes genoux. Les mots ravalés brûlaient ma langue. Je n’avais rien à voir avec les communistes. Je ne savais même pas pourquoi j’étais allée à la réunion. J’avais eu tort. Je ne les fréquenterais plus jamais, même pas Liliana. Voilà ce que j’aurais voulu dire à ces tartufes, mais ma bouche restait fermée, comme si on avait vissé mes dents du haut sur celles du bas.

« Pitié, Jésus ! s’est enfin exclamée la mère Scibetta.

– Pitié, Jésus ! ont repris les autres en chœur.

– Pitié, Seigneur ! a-t-elle insisté.

– Pitié, Seigneur ! » ont-elles répété.

Pitié, mesdames et mesdemoiselles ! me répétais-je dans ma tête. Je ne suis pas une dévergondée, ne me chassez pas de Martorana comme mon institutrice Rosaria. Qu’ai-je fait de si grave ? Si j’avais donné cinq coups de couteau comme Agatina, on m’aurait déjà absoute, au tribunal comme dans ce salon.

« Sainte Marie, priez pour nous.

– Sainte Mère de Dieu, priez pour nous.

– Sainte Vierge, priez pour nous. »

En voyant ma mère invoquer la Vierge, j’avais l’impression qu’elle la suppliait de descendre immédiatement sur terre pour régler cette histoire.

« Mère très pure, priez pour nous.

– Mère très chaste, priez pour nous.

– Mère vierge, priez pour nous. »

Je me suis jointe au chœur : Notre Mère, écoutez-moi ! Je suis comme vous, je suis Oliva, la petitoune qui court dans tout le village chaussée de ses sabots en bois. Je n’y connais rien, aux affaires des femmes et des hommes. Je ne sais pas qui doit travailler et qui non. Qui doit rapporter de l’argent à la maison. Qui doit rester dedans et qui a le droit d’être dehors.

« Vierge tout en prudence, priez pour nous.

– Vierge digne de tous les honneurs, priez pour nous.

– Vierge digne d’éloges, priez pour nous. »

Elles semblaient s’adresser à moi chaque fois qu’elles prononçaient le mot « vierge », la bouche arrondie en cul-de-poule.

« Vierge puissante, priez pour nous.

– Vierge clémente, priez pour nous.

– Vierge fidèle, priez pour nous. »

Le rythme de la prière me faisait l’effet d’une gifle. Le banc m’a soudain paru si inconfortable que je n’ai plus réussi à rester assise et j’ai bondi sur mes pieds. La litanie s’est interrompue. Elles m’ont toutes regardée, même la mère Scibetta. Enfin, ma mère, je ne sais pas, parce que je lui tournais le dos. Je l’ai imaginée plisser les yeux, et il m’a semblé voir pulser sur sa tempe la veine verte qui apparaît quand elle est furieuse. Ma peau s’est hérissée.

« Je ne suis pas une carafe cassée ! » ai-je crié. Je n’ai pas réussi à en dire plus, j’étouffais. Je me suis tournée vers ma mère et Miluzza, puis de nouveau vers les Scibetta. Leurs visages paraissaient identiques. Toutes les femmes de Martorana se ressemblent, ai-je pensé : mêmes vêtements, même coiffure, même manière de se déplacer en rasant les murs, mêmes yeux plissés à force de toujours rester dans la pénombre, enfermées entre les quatre murs de leur foyer.

J’ai marché à pas lents vers la porte, je l’ai ouverte et le soleil a inondé mon visage. Derrière moi, la prière a repris, dans un chœur de voix monocordes.

« Reine de la famille, priez pour nous.

– Reine de la paix, priez pour nous. »

« Priez pour nous », ai-je répété à voix basse. J’ai fait le signe de croix, j’ai claqué la porte et je suis partie en courant. Très vite.

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