Le choix
Chapitre 70
70
C’est toi qui m’as emmenée dans cette rue, p’pa, un dimanche matin où le soleil cognait fort. Quand nous nous sommes retrouvés devant la vitrine des gâteaux, tu m’as demandé ce que je voulais, je ne le savais pas, j’essayais de deviner ce que toi tu voulais. Ce matin, je reprends le même trajet, un pas après l’autre, mais je marche seule : sans même ton silence, qui est plus facile à décevoir que mille recommandations. Enfant, je scrutais les filles qui se dirigeaient vers l’autel au bras de leur père prêt à les livrer à un homme. Moi, je désirais seulement que tu me gardes à tes côtés pour toujours.
« Bonjour, Oliva, me dit le vieil homme à côté de son stand.
– Bonjour, Biagio », je réponds en souriant.
Nous nous saluons chaque fois que je passe devant ses fleurs, mais il baisse toujours les yeux, peut-être à cause de cette rose pleine d’épines qu’il m’a offerte un après-midi il y a bien longtemps. Je m’arrête pour étudier le présentoir, Biagio s’approche. « Je peux t’être utile ?
– Aujourd’hui, j’ai quelque chose à fêter… Je voudrais une belle composition pour la mettre sur ma table. »
Biagio regarde les fleurs qui l’entourent. « Qu’est-ce que tu veux, Oli’ ? Des glaïeuls, des dahlias, des bégonias… des roses ?
– J’aime les fleurs des champs. Avez-vous des marguerites ? » Il hoche la tête et me prépare un gros bouquet. Je reprends mon chemin, à chaque pas le papier crépon jaune frotte contre le tissu de mon pantalon. Quand je suis revenue ici, il y a sept ans, je me sentais étrangère et je ne parlais à personne : Fortunata était restée en ville ; quant à maman, Cosimino et toi, vous aviez déménagé à Rapisarda après la libération de ce type. Il ne me restait plus rien ici, à part le souvenir de cette gamine ébouriffée et chaussée de sabots qui dessinait en cachette les visages des vedettes de cinéma. J’ai loué cette maison en bord de mer, dans la partie nouvelle du village, pour ne croiser personne, et j’y suis restée enfermée jusqu’à la rentrée. Je me demandais pourquoi j’étais revenue, sinon pour jouer à cache-cache avec de mauvais souvenirs. Puis, peu à peu, j’ai commencé à sortir, on me reconnaissait, on me regardait de travers, on s’étonnait. On me saluait timidement quand on apprenait que j’étais la nouvelle institutrice. Bonjour, mademoiselle Denaro, bégayait-on, craignant de me vexer en m’appelant « mademoiselle » parce que je ne m’étais pas mariée. Bonjour, répondais-je sans relever. Je n’avais pas honte de porter ton nom de famille.
Un dimanche, la mère Scibetta m’a fait parvenir une invitation à déjeuner. « Tu aurais dû me dire que tu étais de retour, Oliva chérie, tu fais partie de la famille maintenant, si tu ne viens pas les gens vont parler ! » Le salon n’avait pas changé. Elle ne m’a pas fait asseoir sur le banc mais dans un fauteuil, et m’a proposé ces galettes rances qui avaient la saveur de l’enfance. C’est Miluzza qui les a apportées, sur un plateau datant de l’époque où j’essayais encore d’imaginer mon avenir alors qu’elle savait déjà que le sien se déroulerait entre ces murs, aux côtés de cette femme dont elle avait payé l’hospitalité au prix de sa liberté.
« Nora, Nora ! » a crié la mère Scibetta. Sa fille grassouillette est apparue dans l’encadrement de la porte et m’a souri sans joie : en fin de compte, des deux sœurs, c’était elle qui était restée à la maison, alors que la photographie de Mena devant l’église trônait sur le buffet. Je me suis approchée pour la regarder : vous figuriez tous sur cette photo, autour des jeunes mariés. Maddalena m’avait prêté un beau chemisier pour assister à la cérémonie, mais au dernier moment j’avais renoncé à m’y rendre. Ce mariage aussi était ma faute : il n’y avait plus de travail pour toi ni pour Cosimino, Antonino Calò avait essayé de vous trouver des emplois par ses relations au Parti, pour cela il aurait fallu que vous déménagiez sur le continent, mais ton cœur était fragile et mon frère souffrait de nostalgie. La mère Scibetta avait alors estimé que le moment était venu et avait proposé une de ses filles à Cosimino, celle qu’il voulait, ainsi que des terres appartenant à sa famille, situées à l’autre bout de la région. Il avait pesé le pour et le contre pendant deux jours et deux nuits, puis il était revenu la voir. « J’épouserai Mena », avait-il déclaré. Ainsi, Mena s’était mariée avec le trousseau que j’avais brodé de mes mains bien longtemps auparavant, Cosimino avait enfilé le costume retourné de son nouveau beau-père, et don Ignazio les avait unis jusqu’à ce que la mort les sépare. Il ignorait que peu après, avec la loi sur le divorce, il suffirait d’un avocat et d’un juge pour séparer ce que Dieu avait uni. Quelques années après, Lia était née.
Cosimino avait véritablement sauvé notre honneur. Avec deux alliances en or, plutôt qu’avec une lupara. Il s’était sacrifié pour notre famille et tu l’avais laissé faire, comme pour Fortunata. Tu n’avais exigé la liberté que pour moi, tu avais fait le tour du village bras dessus bras dessous avec moi pour défier les lois non écrites de l’honneur et du déshonneur. Quel amour particulier m’as-tu porté, quelles attentes particulières as-tu nourries, à quelles épreuves as-tu voulu me soumettre ?
C’est peut-être lié aux limaçons, à notre capacité à nous parler en silence, à ma main que tu serrais en cachette, tout doucement, au jaune qui dégoulinait de nos pinceaux le jour où, d’un commun accord, nous avions peint le poulailler.
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