Le choix

Viola Ardone · Chapitre 59 sur 81

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Le choix

Chapitre 59

59

 

Maddalena est repartie quelques jours après. Depuis, elle m’écrit toutes les semaines, je lui réponds sur-le-champ et Cosimino va pour moi à la poste. Une lettre tous les sept jours : c’est une manière d’aider le temps à passer.

Je conserve toutes les lettres dans le tiroir de mon bureau, nouées par un ruban de soie rose découpé par ma mère sur une robe destinée à la Scibetta maigrichonne. Je n’en ai déchiré et jeté qu’une seule : elle n’était pas de Maddalena, mais de Franco. Quand le facteur est passé et que j’ai lu son nom sur l’enveloppe, je ne voulais même pas l’ouvrir. Puis j’ai repensé à son profil, le même que celui du bel Antonio, et à cette fois, derrière le cabanon, où j’ai cru que la langueur que je sentais dans mon estomac était de l’amour. Alors je l’ai lue. Il disait qu’il avait demandé à son oncle d’écrire pour lui, et que ce dernier avait accepté. Il regrettait chaque jour de ne pas avoir été capable de s’opposer à sa mère. Il espérait au moins que je serais heureuse avec cet homme qui avait eu le courage dont lui, Franco, n’avait pas été capable. Il ne me souhaitait que du bonheur. Il ne m’oublierait pas.

J’ai déchiré cette lettre. Pas par colère, mais par tristesse.

Liliana passe tous les jours après les cours pour comparer nos devoirs, je refais à la maison ce qu’elle fait en classe. Si j’arrive à rattraper le programme de l’année dernière et à ne pas prendre de retard sur celui de l’année en cours, nous obtiendrons toutes les deux notre diplôme en juillet. Au début, ma mère était opposée à l’idée que je le passe en même temps que les autres filles du village, mais en fin de compte elle a changé d’avis et elle s’est mise à coudre ma robe pour l’examen.

Mon père et moi avons recommencé à partir chercher les escargots à l’aube, et à partager notre silence. « P’pa, je lui demande un jour alors que nous rentrons à la maison dans la pénombre nuageuse du matin. Est-ce que je suis sur la bonne voie ? »

Il ouvre la porte, enlève son chapeau, pose les seaux à côté du banc de l’entrée et, comme d’habitude, il reste muet.

« C’est toi le père, et tu ne dis rien ? je m’impatiente. Tu ne fais rien ? » Je retire ma veste humide et la laisse tomber par terre. Il la ramasse lentement et l’accroche au portemanteau.

« Oh que si », répond-il en souriant. Il s’accroupit devant le seau pour trier les escargots : les plus gros d’un côté, les plus petits de l’autre. « Tu as toujours aimé venir aux champs et le travail ne t’a jamais fait peur, à la différence de ta sœur et de ton frère, et ça, depuis que tu es petitoune. »

Ses mains s’enfoncent entre les coquilles qui s’entrechoquent dans un bruit léger. Quel est le rapport ? je me demande. Ma mère a raison, il ne répond jamais directement. « Une fois, tu ne t’en souviens peut-être pas, parce que tu avais cinq ou six ans, après deux jours de pluie, tu m’as accompagné sur un trajet qu’on n’avait jamais fait, et sur le chemin du retour tu as glissé dans un puits artésien abandonné. Tu n’as même pas eu le temps de crier, tu as immédiatement disparu dans la terre. »

La scène me revient soudain en mémoire, comme si elle se déroulait maintenant. Je sens le froid pénétrer jusqu’à mes os, mes pieds s’agiter avant de toucher le fond, le goût terreux de l’eau qui envahit ma bouche et mon nez.

« Je croyais que j’allais me noyer », dis-je, et je me frotte les bras pour chasser les frissons. Puis je ferme les yeux et sens ses mains puissantes qui m’attrapent et m’arrachent à la boue molle pour me ramener à la surface.

« Tu m’as sauvée », je susurre.

Mon père verse les gros escargots, ceux qui se vendent le plus cher au marché, dans une bassine où ils dégorgeront et il laisse les plus petits, que nous mangerons, dans le seau.

« Quand on marche en terrain inconnu, il vaut mieux être deux. » Il met les coquilles vides de côté, elles serviront d’engrais pour les plantes rescapées. « Tout à l’heure tu m’as demandé ce que je fais. Eh bien voilà, conclut-il une fois son tri achevé. Quand tu trébuches, je te soutiens. »

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