Le choix

Viola Ardone · Chapitre 63 sur 81

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Le choix

Chapitre 63

63

 

Il fait froid, cette nuit. À l’autre bout de la chambre, le lit de Fortunata est vide, et le mien me rejette. Les règles du sommeil, c’est : couche-toi sur le dos, respire profondément et ferme les yeux. Mais dès que je baisse les paupières, la pensée de demain me tourmente. Le sommeil vient pour repartir aussitôt, des images confuses me réveillent : le rouge d’une orange sur le blanc d’un pantalon, un sifflement venu de la rue, des yeux qui suivent mes pas, des mains qui me tiennent avec force, un point au milieu de mon corps qui se déchire, du sang qui imprègne les draps, les livres de Liliana à la couverture abîmée, Fortunata trempée de pluie qui frappe à notre porte de ses poings écorchés, les jasmins, la rose, les marguerites, les nuages en forme de marfeuilles à cornes, Alice qui se perd en suivant le lapin, lequel la conduit dans une pièce sombre, lui offre un châle en soie, Alice qui s’enfuit dans la nuit alors que les coups de feu des carabiniers approchent, maître Sabella qui referme sa mallette noire et la Reine de cœur qui me condamne : qu’on lui coupe la tête !

Je rouvre les yeux et éponge la sueur sur mon visage, j’ai le dos humide et la mâchoire douloureuse. Je vais à la salle de bain et fais couler de l’eau froide sur mon cou et mes poignets. La maison est plongée dans le silence. Munie de la lampe que nous prenons pour aller chercher les escargots, je sors sur notre terrain. Je pousse jusque là où il y avait l’olivier avant qu’il meure, je m’agenouille et me mets à creuser à mains nues. Je reste penchée dans la pénombre, de plus en plus transie, jusqu’à sentir le cuir rêche sous mes doigts, mes ongles se cassent, je continue de creuser et déterre le vieux sac à demi moisi. J’éteins la lampe et rentre à la maison, mes affaires dans les bras.

Après avoir défait les sangles aux boucles dévorées par la rouille, je déplie le paquet constellé de taches sombres. Au milieu, protégée de la pluie et de la terre, je retrouve ma robe de la fête patronale. Je l’étale sur mon lit, ses broderies et son tissu sont intacts. Le temps qui a passé depuis ce jour m’a usée, moi, pas ma robe. Je sors un fil et une aiguille de la boîte à couture, m’assieds sur le bord du lit et, approchant mon visage de la lumière ténue sur ma table de chevet, je fais passer le fil dans le chas puis le noue. Je rapproche les pans et recouds la déchirure à l’aide de petits points invisibles, comme ma mère me l’a appris. Je remonte le long du tissu lacéré qui, en apparence, a retrouvé son intégrité sous mes doigts. Une fois la chose faite, les ciseaux coupent le fil.

J’enlève mon pyjama et m’imagine que c’est la veille de mon mariage, la dernière nuit passée seule avec mon corps intact, avant qu’il ne devienne la propriété d’un homme, la proie de son plaisir. J’effleure mes bras, mes seins, mon ventre, mes hanches, je touche mes cuisses, mes genoux, mes chevilles, mes pieds, orteil par orteil. J’ai légèrement grandi depuis le jour de cette danse, mais mon corps est resté le même, à moins que je n’aie un peu maigri. Je défais les boutons de la robe un à un avant de l’enfiler. Je retire la planche amovible, sors le collier de corail que Liliana m’a donné et l’attache autour de mon cou. Je traverse ma chambre à pas lents, comme si j’allais vers l’autel, tandis que dans ma tête résonne la musique des mariages.

Oliva Denaro, consentez-vous à ne jamais être prise pour épouse dans la joie comme dans la peine, dans la santé comme dans la maladie, dans la richesse comme dans la pauvreté, seule tous les jours de votre vie ? Jusqu’à ce que la mort vous sépare de cette terre ? Y consentez-vous ?

Est-ce que j’y consens ?

À mon réveil le lendemain matin, je porte encore la robe blanche de mon premier bal.

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