Le choix
Chapitre 7
7
À la différence de moi, Liliana est belle et, malgré cela, elle n’a aucune envie de se marier. Elle dit qu’une femme a autant besoin d’un homme qu’un mouton d’un habit de cérémonie.
« Ce sera quoi ta vie, alors ? lui ai-je demandé un jour où nous rentrions du lycée. Une vie de vagabonde ? En plus, les femmes sans enfants tombent malades des nerfs, c’est ce que dit toujours ma mère. »
Liliana m’a passé une nouvelle revue que j’ai cachée au milieu de mes livres et elle a souri. « J’irai travailler sur le continent.
– Tu veux travailler chez les autres toute ta vie ?
– Les femmes peuvent faire autre chose que bonnes ! Je serai députée au Parlement, comme Nilde Iotti.
– C’est qui ? Une amie de ton père ? »
Liliana a haussé les sourcils avec un air supérieur, comme quand au primaire elle recevait une étoile et moi pas. J’ai senti la morsure de la jalousie : je ne savais pas qui était cette Nilde et j’ignorais aussi qu’une femme pouvait être députée. Dans le dictionnaire de notre institutrice, certains mots, comme ministre, maire, juge, notaire, médecin, figuraient seulement au masculin.
« Mon père dit que le changement doit venir de nous, les femmes du Sud, parce qu’on nous a appris pendant des siècles à nous taire et maintenant on doit apprendre à faire du bruit, m’a-t-elle expliqué comme si elle parlait à une gamine.
– Une femme qui fait du bruit n’est pas sérieuse », ai-je répondu. C’était ce que ma mère disait toujours.
Liliana n’a pas commenté. Elle s’est arrêtée de marcher et m’a pris la main en souriant. « Et si tu venais aux réunions dans le cabanon ?
– C’est mal, il y a des communistes ! » ai-je répondu à brûle-pourpoint, et j’en ai eu immédiatement honte.
« Il y a plein de gens, des gens que tu ne pourrais même pas imaginer, a-t-elle dit avec un air mystérieux.
– La mère Scibetta est déjà venue ? ai-je demandé, les yeux écarquillés.
– Ton père est déjà venu, plus d’une fois. »
Mon sang s’est agité et j’ai fait dévier la conversation. Je ne voulais pas savoir si c’était vrai.
« Si tu changes d’avis, je te donnerai toutes les revues que j’ai chez moi. »
Dans les cahiers que je tenais cachés derrière la planche amovible de mon lit, les visages des personnages étaient classés par catégories, en fonction de la trame des films : « Brunes malchanceuses », « Blondes frivoles », « Rousses scandaleuses » (dans cette rubrique, je n’avais que le dessin de Rita Hayworth), « Filles du démon » pour les femmes. « Gentils et courageux », « Moches et méchants », « Amoureux malchanceux », « Beaux et dangereux » pour les hommes. Une section à part était consacrée au bel Antonio.
Si Liliana me donnait tous les anciens numéros, je pourrais remplir deux autres cahiers, ai-je calculé, tandis que dans ma tête la voix de ma mère devenait presque inaudible.
« Même les suppléments ? » ai-je demandé, par sécurité.
Liliana a hoché la tête.
Une fois arrivée au croisement avec la grand-rue, j’ai bifurqué sur le chemin de terre et j’ai filé en courant vers la maison. Puis je me suis arrêtée, je me suis tournée pour crier « Alors je viendrai ! » et je suis repartie au trot.
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