Le choix
Chapitre 61
61
Depuis que Fortunata est là, le temps s’écoule plus vite, même si le quotidien reste le même. Nous rangeons la maison, préparons à manger, débarrassons et faisons la vaisselle, puis l’après-midi je me retire dans notre chambre pour réviser et parfois elle propose de me faire réciter, mais au bout de cinq minutes elle commence à bâiller et s’endort le livre à la main. Heureusement, ensuite, Liliana vient et nous travaillons ensemble.
Un matin, la Scibetta maigrichonne nous rend visite, ma mère la fait entrer mais elle lui propose la chaise la moins confortable et un verre d’eau à la menthe, sans lait d’amande. La fille Scibetta se lance dans le compte rendu détaillé des événements du village. Tout Martorana était là au mariage de Tindara, mais il n’y avait pas beaucoup à manger et le vin était allongé à l’eau, si bien que de nombreux invités racontent qu’ils se sont arrêtés sur le chemin du retour pour manger des panisses ou un sandwich à la rate. Don Ignazio n’a pas pu dire la messe pendant deux semaines parce qu’il a eu une maladie aux cordes vocales, Nellina a voulu le remplacer, l’évêque a dû intervenir pour lui expliquer que les femmes ne diront pas la messe avant que l’Apocalypse ait sonné. Saro a commencé son apprentissage auprès de son père, et maintenant il fait des allées et venues entre ici et la ville, où il a un client important qui lui a confié la construction de tout son mobilier, et comme plus d’une fois il est parti le soir et n’est revenu que le lendemain matin, certains pensent qu’il n’y a pas que le travail qui l’attend à la ville…
Il me tarde que Mena s’en aille, le seul avantage de cette vie recluse depuis des mois, c’est justement que je ne suis plus au courant de rien, que les chuchotis permanents se sont tus, comme une radio qu’on aurait éteinte. Mais elle s’éternise. « Cosimino n’est pas là ? demande-t-elle en lorgnant autour d’elle.
– Il est parti en ville en autocar chercher du travail », répond ma mère.
Mena soupire et reprend. Rosalina est jalouse à cause de ce qu’on raconte sur Saro, parce qu’il semblerait que dans le fond il lui ait toujours plu, le chagrin lui a fait perdre cinq kilos, alors sa mère l’a emmenée chez le docteur Provenzano, qui a dit que personne n’était jamais mort d’amour et que d’ailleurs ce serait mieux pour sa santé qu’elle en perde cinq de plus. Musciacco, par contre… Ma sœur sursaute, et il s’en faut de peu que le plateau avec le pain frais et le pot de confiture d’oranges amères lui échappe des mains. Cela n’empêche pas Mena de poursuivre son récit. Musciacco raconte à la ronde que c’est lui qui a chassé sa femme, qu’elle l’a forcé à l’épouser par le mensonge. Fortunata abandonne le plateau sur la table et va s’enfermer dans sa chambre.
Mena veut lui courir après, ma mère et moi la retenons. « Je ne voulais pas la rendre triste, gémit-elle, les yeux rouges. Au contraire, je voulais la rassurer, lui faire savoir qu’elle n’a rien à craindre, qu’il n’y aura pas de représailles de la part de Musciacco. Après tout ce qu’elle a subi, c’est enfin une femme libre. Elle doit être contente. »
Je la regarde, interloquée, m’interrogeant sur sa sincérité. « Libre de quoi ? finis-je par dire. Libre d’être considérée comme une traînée ? Comme une femme qui a obtenu son nom de famille par la tromperie ? Qui a été répudiée par son mari ? C’est ça que tu appelles liberté, Mena ? »
Elle lève les yeux vers moi, serre les dents, et ses joues creuses se font encore plus saillantes. « Quel autre choix on a, Oli’ ? Rester vieilles filles, comme moi ? C’est ça, la liberté ? Je suis libre, à ton avis ? Je suis contente ? Tu crois qu’on ne me montre pas du doigt dans la rue, comme toi, comme Fortunata, comme Tindara, comme Rosalina ? Chaque femme a son péché. Au moins, ta sœur a mis fin à ce tourment, elle peut partir ailleurs, refaire sa vie. Un mariage, ça se défait, et heureusement qu’elle n’a pas d’enfants parce que… »
Elle s’interrompt et se laisse tomber sur la chaise. Elle s’est peut-être souvenue du gros ventre de Fortunata, mal camouflé par sa robe de mariée, et elle regrette ce qu’elle vient de dire. Pauvre Mena, soudain j’ai de la tendresse pour elle, elle au moins, à la différence de bien des gens dans ce village, elle n’est pas convaincue d’avoir toujours la bonne réponse. Elle n’est pas méchante, elle n’est pas pire que moi. Nous sommes toutes dans le juste et dans l’erreur.
OceanofPDF.com