Le choix
Chapitre 36
36
Les plates-bandes devant l’église débordent de marguerites. Bien que ma mère m’appelle, je m’arrête pour cueillir une fleur et détacher ses pétales : il m’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout. Je jette le dernier pétale blanc, qui a menti : il m’aime.
Le palais où habitait Franco était juste à côté de l’opéra, comme nous l’avait dit son oncle au visage grisâtre. Mon père et moi sommes entrés dans le hall bras dessus bras dessous. Cette demeure aurait dû devenir la mienne, ai-je pensé en gravissant l’escalier. Une fille de mon âge est venue nous ouvrir, blonde et plantureuse, avec une ossature fine, elle aurait pu être la fille de mon père. J’ai senti un nœud de jalousie se former dans ma gorge. « Aujourd’hui mes patrons ne reçoivent pas, s’est-elle empressée de nous annoncer. Il vous faudra revenir la semaine prochaine.
– Non merci, je ne préfère pas », a dit mon père, et il n’a pas bougé.
« Lesquelles te font envie, alors ? demande ma mère. La tradition voudrait que tu prennes des fleurs d’oranger, mais tu peux choisir autre chose. »
J’étudie le présentoir, indécise. Je ne suis pas habituée à savoir ce que je veux.
« On peut mettre des roses, des pivoines, des arums, du jasmin…, propose le fleuriste.
– Non, pas de jasmin, Biagio », dis-je, et l’odeur capiteuse du brin glissé derrière l’oreille de cet homme me revient en mémoire, ainsi que son costume blanc taché, son sifflement dans la rue, ses yeux qui me suivaient, ses mains qui me serraient à la fête patronale, sa voix qui, à la pâtisserie, faisait trembler mon sang.
« Je veux des marguerites.
– Des marguerites ? Ce sont des fleurs des champs, pas de mariage ! intervient ma mère. Qu’est-ce que vous en pensez, Biagio ? »
Mon père et moi avons attendu devant la porte pendant un temps qui m’a paru interminable.
« J’ai honte, p’pa, ai-je avoué.
– Moi aussi j’ai eu honte, tout à l’heure, à cause de mon chapeau, répond-il en passant une main dans ses cheveux. Puis je me suis dit : Salvo, ce n’est pas par ta volonté que tu es entré chez ces gens tête nue. Alors, de quoi veux-tu avoir honte ? La honte est bonne pour ceux qui ont détruit ton chapeau, pas pour toi. Et pour ces gens-là, qui ont peur que quelqu’un détruise aussi leurs biens. »
Il a prononcé ces derniers mots lentement, à voix haute, pour se faire entendre. Juste à ce moment-là, la servante blonde est réapparue et a annoncé : « Vous pouvez entrer. »
Nous avons traversé le hall et avons été introduits dans une grande pièce, où une femme très élégante est venue à notre rencontre, suivie par un petit homme chauve.
« Les fleurs d’oranger iront très bien, tranche ma mère. Les marguerites, on en mettra dans ta coiffure. Tu es contente, Oli’ ? »
Si je suis contente ? Aujourd’hui j’ai seize ans, la semaine prochaine je me marie. Liliana aura son diplôme d’institutrice dans un an et un journal de la ville lui a acheté certaines de ses photos. Je crois que oui : je suis contente. C’est la seule manière qui m’est offerte d’être contente.
« Il nous faut une fleur pour aujourd’hui aussi, c’est son anniversaire », dit ma mère au fleuriste, et elle soulève mon menton entre ses doigts, comme pour exhiber un objet précieux. La valeur de la femme dépend de l’homme qui demande sa main, me dis-je.
« Si vous le permettez, j’offre à cette demoiselle la fleur pour son anniversaire. » Biagio me tend une rose rouge à la très longue tige. « Sans arrière-pensée », précise-t-il.
« Je suis ravi de voir que madame a retrouvé une bonne santé », a dit mon père de sa voix posée. Je n’ai décelé ni colère ni ironie dans ses mots. Le visage de la mère de Franco s’est crispé, et les rides autour de ses yeux se sont creusées. « Dieu soit loué, a-t-elle murmuré en joignant ses mains devant sa poitrine.
– J’en suis heureux, a insisté mon père, et j’espère vous voir tout aussi en forme à la date que nous avons fixée ensemble pour les noces de nos enfants. »
La femme s’est pincé les lèvres comme pour empêcher les mots de sortir de sa bouche. « Ma santé, a-t-elle fini par dire, pâtit de mes soucis et de mes chagrins, et ces derniers temps l’amitié entre nos enfants m’en a causé beaucoup. Il me semble évident que nous sommes issus de milieux différents et qu’une entente entre nos deux familles est compliquée. Si vous avez déjà promis votre fille à d’autres, il n’est pas juste que nous en fassions les frais. Je n’ai certes pas coutume de mettre les visiteurs à la porte, mais je dois vous demander de bien vouloir quitter ma maison. »
Elle a levé les yeux au plafond puis elle a toisé mon père, comme pour souligner son insignifiance. Son mari chauve se taisait, peut-être par habitude.
« Fais attention aux épines », dit ma mère. Nous traversons la place, tous les regards sont rivés sur nous, mais personne ne chuchote sur notre passage, ce sont des regards d’admiration, et pour la première fois j’ai l’impression qu’elle est fière de marcher à mes côtés.
Franco est entré dans le salon, pâle, les cheveux en bataille. Il portait une robe de chambre marron clair et des pantoufles en cuir. Il ne ressemblait plus au bel Antonio, on aurait plutôt dit une vedette de cinéma de la catégorie des « Amoureux malchanceux ».
« Moi, à l’inverse, j’ai coutume de tenir parole, a répondu mon père à la dame. Franco a fait une promesse à ma fille. S’il a changé d’avis, il doit nous le dire lui-même. »
Il m’a conduite à côté de mon fiancé. « Franco », ai-je murmuré. J’ai fermé les yeux, comme le premier jour, derrière le cabanon de Pietro Pinna, et j’ai attendu que ses doigts caressent mon visage. Mais il est resté immobile et silencieux. Ses mains étaient enfoncées dans les poches de sa robe de chambre. C’était donc cela, la colonne censée me soutenir ? Cela, les bras censés m’entourer ? « Partons, p’pa », ai-je dit, et je me suis dirigée vers la porte.
« Oliva, attends. » J’ai entendu le frottement des pantoufles de Franco derrière moi. « Comme vous le voyez, ma mère a retrouvé une bonne santé, a-t-il murmuré d’une voix tremblante. Il n’y a pas d’autres empêchements. »
Il n’a pas dit un mot de plus. Les phrases d’amour, les soupirs, les regards, tout cela n’existait que dans les revues de Liliana, ma mère avait raison de ne pas vouloir que je les lise. Nous sommes rentrés en autocar sans rien dire : le mouvement ne faisait plus sortir les mots de la bouche de mon père. Il regardait le paysage par la fenêtre, et s’assoupissait parfois, la tête inclinée sur l’épaule. Sa sensation de gêne était passée, le futur époux avait été récupéré. Il ne manquait plus que son chapeau.
Ma mère s’arrête au milieu de la grand-rue : « Oli’, j’avais oublié, il faut que je passe chez la mère Scibetta, elle m’a fait appeler pour un ouvrage urgent. » Elle remet en place une mèche qui a échappé à ma tresse. « Allons-y, ce sera rapide, dit-elle en repartant dans la direction opposée.
– Non, m’man, vas-y toi, moi je rentre à la maison.
– Seule ? À cette heure ?
– Quoi, tu as peur que je tombe sur des voleurs ?
– Les gens parlent, Oli’, et tu es devenue une belle jeune fille. » Elle recule de deux pas pour mieux me regarder et se racle la gorge. « Va à la maison sans t’arrêter, dit-elle en retirant son châle en dentelle. Et mets ça sur tes épaules, le soir l’humidité tombe. Et attention à ne pas te piquer », conclut-elle en me tendant la rose.
Je me couvre avec le châle et j’ai l’impression d’être entre ses bras. Je me mets en chemin, la rose à la main.
« Oliva, Oli’, m’appelle-t-elle encore. Sois prudente. »
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