Le choix
Chapitre 47
47
Avant le déjeuner, quelqu’un frappe à la porte, ma mère échange un regard avec mon père, puis elle va ouvrir. Nellina nous salue avant de s’enfermer dans la cuisine avec eux pour discuter, leurs voix sont étouffées, on entend parfois les chaises craquer. Cosimino arrive du couloir derrière moi : il ne s’est pas rasé depuis notre anniversaire, on dirait un brigand. Nous collons tous les deux notre oreille à la porte, et nous revoilà tout proches, comme dans le ventre de notre mère. Je sens son souffle sur mes cheveux, je reconnais son odeur, toujours la même depuis notre enfance, quand nous restions seuls à la maison et que je le gardais. Maintenant, il fait une tête de plus que moi, j’appuie mes épaules contre sa poitrine, il ne recule pas et je m’abandonne à son soutien.
« Demain ? dit ma mère.
– Avant le déjeuner, confirme Nellina. À la pâtisserie.
– Je ne préfère pas, intervient mon père tout doucement.
– Que tu préfères ou pas, on n’a pas le choix, rétorque ma mère.
– Il faudrait qu’on la donne à ce vaurien ? proteste mon père.
– Tu habites où ? Sur terre ou dans la lune ? crie-t-elle en tapant sur la table. On ne refera pas le monde.
– Il faut trouver un accord, Salvo, déclare la bonne du curé. C’est aussi l’avis de don Ignazio.
– Nellina, rafraîchis-moi la mémoire : combien de filles il a, don Ignazio ? » demande mon père.
Nellina ne répond pas, mais ma mère s’emporte : « Toi, tu es vraiment venu au monde pour mon malheur !
– Du calme, Amalia, réplique-t-il posément. C’était une manière de dire que seuls les gens concernés peuvent se mêler de certains sujets.
– Ça ne sert à rien de discuter avec toi, autant pisser dans un violon. Nellina est la seule à nous avoir aidés ces dernières années, et c’est comme ça que tu la remercies ?
– Salvo, intervient Nellina. S’il y avait une autre solution pour votre fille… mais on a tenté tout ce qu’on pouvait. Après cet événement, la mère de Franco a refusé leur mariage, et comment lui donner tort ? Maintenant, pour le bien de ta famille, pour ton bien… Tu ne veux quand même pas te faire justice tout seul, après ce qui t’est arrivé l’an dernier ? Tu veux te rendre malade ? »
Cosimino sursaute, il repense sans doute lui aussi à la nuit où nous avons cru que notre père était allé régler nos affaires à coups de lupara, la nuit où il a failli être emporté par un infarctus.
« Justice ? reprend mon père, toujours à voix très basse. La justice, c’est autre chose. »
À partir de là, nous n’entendons plus que des bribes. Noces, robe, maison… Cosimino et moi nous écartons de la porte, il m’attrape par le poignet et me regarde droit dans les yeux. « Je vais aller lui dire ses quatre vérités, moi », déclare-t-il avec la voix d’homme qui lui est venue il y a quelques mois.
Je secoue la tête. « Non, Cosimino. Ni toi, ni papa. C’est mon problème, un problème de femme. »
Nous allons nous coucher sans ajouter un mot. Quand je m’éveille, dans la nuit encore noire, j’ai l’impression d’apercevoir la silhouette de ma mère sur le pas de la porte, qui me regarde, appuyée à l’encadrement. Mais aussitôt mes paupières se font lourdes et l’image disparaît.
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