Le choix
Deuxième partie
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On l’a retrouvé dans la rue, effondré dans un coin. Son chapeau était tombé, sa chemise était ouverte, il se tenait le bras. Au village, les gens ont raconté qu’il allait chez Paternò pour venger son honneur, mais il n’avait pas d’arme sur lui. Selon le docteur Provenzano, il s’en était fallu de peu et nous devions remercier Notre-Dame des Miracles. Les miracles, je suis pour.
Quand elle l’a vu dans son lit d’hôpital, ma mère a secoué la tête : « Ne nous fais plus des peurs pareilles », lui a-t-elle reproché, et elle a posé une main sur ses cheveux. C’était la première fois que je la voyais le toucher, et j’ai pensé qu’il allait mourir.
Au milieu de l’automne, il était toujours vivant, mais encore alité. Il parlait peu, comme d’habitude, et passait son temps à regarder par la fenêtre en direction de son champ. Cosimino et moi nous occupions des poules, de la chèvre et des légumes. J’allais chercher les escargots, mon frère les grenouilles. À son retour, notre mère, lui et moi nous mettions autour du seau, armés de couteaux, dans la chambre de mon père pour lui tenir compagnie. Cosimino leur coupait la tête, c’était la méthode la plus charitable, celle que mon père avait toujours appliquée, avant son infarctus. Beaucoup de sang coulait dans le seau. Puis il me passait la grenouille et je coupais les pattes à cette pauvrette avant de la tendre à ma mère, qui la vidait. C’était une activité fastidieuse, mais elle valait la peine, car les grenouilles déjà préparées se vendaient plus cher. Pour nous distraire, Cosimino racontait l’histoire du procès, qu’il avait entendue devant le café. Nous étions les prévenus devant le juge et chacun de nous écopait d’une peine. Moi, un an parce que j’avais seulement coupé les pattes. Ma mère quinze ans parce qu’elle avait infligé des blessures graves. Lui, perpétuité, parce qu’il était responsable du coup fatal porté à ces pauvres bêtes. Cependant, le juge nous absolvait tous pour légitime défense car, si nous ne tuions pas les grenouilles, c’était la faim qui nous tuerait. Pendant que nous riions, les pattes coupées et les organes rouges s’accumulaient dans le seau. Cosimino épiait mon père du coin de l’œil pour voir si cette histoire l’amusait aussi, mais il n’arrivait pas à intercepter son regard, fixé tantôt sur les abats, tantôt de l’autre côté de la fenêtre, vers là où j’avais enterré ma robe, c’est du moins ce qu’il me semblait.
Quand mon frère rentrait du marché, il déposait l’argent gagné dans une corbeille en osier sur la table de chevet de mon père, parce que c’était lui le chef de famille.
Le docteur Provenzano venait une fois par semaine, il le trouvait en bonne forme et lui donnait un sirop. Les sirops, je suis pour : quand, petite, j’avais eu une bronchite, on m’en avait donné un qui avait un goût de cerise. Une nuit, j’avais découvert où le flacon était rangé et je l’avais bu en entier. J’avais eu affreusement mal au ventre et j’avais tout vomi.
Un jour, le docteur a dit que mon père était guéri et que, s’il était toujours alité, c’était à cause d’un manque de volonté. « Qu’est-ce que ça veut dire ? a demandé ma mère, suspicieuse.
– Ça peut arriver après un infarctus. C’est une sorte de fatigue de l’esprit, il faut avoir de la patience, a-t-il répondu.
– De la volonté, il n’en a jamais eu, a fait remarquer ma mère. Dans combien de temps il redeviendra comme avant ? »
Le docteur Provenzano a enlevé ses lunettes et s’est frotté les yeux. « Il faut avoir de la patience », a-t-il répété, et il n’est plus revenu.
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