Le choix
Chapitre 29
29
« Il a eu la maladie quand il était petit », explique le vieil homme à ma mère, qui est la seule à lui adresser la parole. Assis en bout de table, mon père se comporte pour sa part comme si c’était un dimanche ordinaire. Cosimino écoute, aussi attentif que quand, petitou, on lui racontait les
mésaventures de Giufà 1. Franco est assis en face de moi. Je l’épie en cachette : il prend la nourriture dans son assiette sans regarder, c’est le vieil homme qui lui sert à boire et guide sa main vers son verre. Il parle peu, mais sa voix est belle. « Ses parents se sont adressés aux meilleurs médecins, poursuit le vieil homme. Ils sont même allés sur le continent. »
Ma mère s’inquiète : « C’est héréditaire ?
– Personne d’autre n’a eu cette maladie dans la famille, la rassure-t-il. Leurs enfants seront sains. »
J’ai le sang inquiet : mes camarades m’ont raconté qu’il faut aller au lit avec son mari. Je regarde ses mains, qui manipulent les couverts. Elles sont blanches et lisses, pas comme celles de mon père. Pour avoir un enfant, ces mains devront signer des papiers à l’église, caresser les miennes pendant le banquet de noces, se glisser sous la chemise de nuit que ma mère m’a cousue et toucher ma chair.
« Trinquons aux futurs mariés, Salvo », propose ma mère avec son rire toussé, pour tirer mon père de son mutisme. Il prend son temps pour finir de mâcher, puis s’essuie la bouche. Alors que j’étais persuadée qu’il allait répondre « je ne préfère pas », il soulève son verre de vin rouge à demi plein et me regarde. « Félicitations », se contente-t-il de dire.
Le vieil homme hausse les sourcils et trois lignes horizontales se dessinent sur son front.
« Franco, mon neveu, est un garçon simple et ses sentiments sont sincères, déclare-t-il. Ses parents n’ont pas pu venir parce que, comme nous vous en avons informés, la baronne souffre d’une inflammation aux reins, mais ils vous saluent et vous attendent en ville pour vous accueillir à leur tour. La volonté de Dieu ne leur a accordé que ce fils qui, malgré son malheur, est leur seule joie. Les filles de la ville sont trop modernes, elles ont perdu les saines valeurs d’autrefois. Elles veulent travailler, sortir avec leurs amies, aller au cinéma, danser. Elles ne comprennent pas qu’elles s’y abîment, qu’elles y perdent leur pureté.
– Les carafes cassées ne manquent pas, acquiesce ma mère. Ma fille est intacte.
– Franco aussi : il n’a jamais connu une femme », assure le vieil homme, puis il me regarde, comme pour vérifier que l’affirmation de ma mère est véridique.
« Nous avons protégé Oliva comme une fleur, renchérit ma mère, et elle me touche la main.
– Nous n’en doutons pas, répond le vieil homme en continuant de me scruter. Cependant, nous avons appris que cette jeune fille a déjà été en contact avec quelqu’un, il paraît qu’elle a eu une “sympathie” pour un homme, comme disent les jeunes de nos jours.
– Aucune sympathie », s’empresse de répondre ma mère. Elle remet en place une mèche de ses cheveux qui n’en avait pas besoin. « Un jeune homme un peu fougueux s’est entiché d’elle, mais elle s’est toujours tenue à l’écart de lui. »
Elle adresse un regard suppliant à mon père. « Mon mari lui a fait comprendre que ses propositions ne nous intéressaient pas, et il a arrêté ses sollicitations. » Elle baisse les yeux sur les broderies de la nappe. « Depuis, ma fille n’est jamais sortie de la maison. »
L’oncle de Franco gratte les rides de son front. Ma mère me prend la main, la sienne est glacée. Tout est peine pour elle. Même marier sa fille.
Le vieil homme m’examine encore, comme s’il voulait m’extirper un secret, puis il finit par soupirer et regarde par la fenêtre. « Cette jeune fille a eu son brevet ? demande-t-il, s’obstinant à ne pas prononcer mon prénom.
– Elle a même commencé l’école normale, puis on l’a fait arrêter, précise ma mère.
– Franco aime qu’on lui lise quelque chose le soir avant d’aller se coucher », dit l’oncle, conciliant. Il se frotte la joue, comme pour mesurer la repousse de sa barbe, se tient le menton entre deux doigts puis hoche la tête. Franco et moi restons immobiles, l’un en face de l’autre. Le vieil homme vide son verre en une gorgée et se lève de table. L’examen est terminé.
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