Le choix
Chapitre 6
6
« Oliva ! Qu’est-ce que tu regardes ? Les mouches ? »
Maman m’appelait depuis la cuisine. J’étais à la fenêtre, j’attendais de voir réapparaître mon père pour courir à coupe-souffle à sa rencontre et compter les limaçons. J’avais peur que Cosimino en ait ramassé plus que moi.
« Tu as changé l’eau ? m’a-t-elle demandé tout en frottant le carrelage.
– Oui. » J’ai traîné le seau dans ma chambre et me suis penchée pour m’y mirer.
« La vanité est la fille du démon », a-t-elle déclaré d’un ton sentencieux. J’ai levé les yeux du seau, honteuse. Elle était accroupie, de dos, et frottait avec une éponge. « Moi aussi j’étais vaniteuse à ton âge, qu’est-ce que tu crois ? Je me regardais tout le temps, mais après ça passe. » Elle a eu une toux rauque, c’est sa manière de rire. « Tu deviens belle, les jeunes hommes se mettent à te regarder dans la rue, puis tu te maries, tu fais des enfants et ça passe. »
J’ai essoré la serpillière et je me suis accroupie à côté d’elle pour faire le sol. Je la trouvais encore belle. Moi, mon reflet dans la cuvette était de la même couleur que l’eau : gris opaque.
Elle est allée vider le seau dans le potager derrière la maison, puis elle a épongé la sueur de son front d’un geste de l’avant-bras. « Ma mère en avait cinq en me comptant, que des filles, a-t-elle continué à raconter. Moi j’étais celle du milieu. Pas un garçon. Mon père essayait encore, mais elle ne voulait plus en entendre parler. “On en a cinq à marier, Mimmo, cinq”, elle lui disait en brandissant sa main doigts écartés devant ses yeux. Je croyais que j’étais la plus belle : la vanité a été ma perte. »
J’ai frotté le sol avec plus d’énergie, ses confidences m’embarrassaient. Elle a poursuivi : « J’ai été envoyée comme bonne chez un notaire. Je n’espérais pas me marier avec lui, mais avec quelqu’un de passage dans son cabinet, un stagiaire, un avocat, un garçon qui avait reçu un joli héritage… Et au lieu de ça, je me suis entichée d’un jeune Sicilien qui était venu pour signer une renonciation à sa succession. Un de ses oncles, calabrais, n’avait laissé que des dettes à sa mort. Il était blond avec des yeux verts, il ne parlait pas beaucoup et il était doux. Ma mère m’a dit : “Tu veux ficher ta vie en l’air pour vingt centimètres de visage ?” »
Elle a encore eu son rire rauque, qui est comme une toux.
« J’ai refusé de l’écouter, alors on s’est enfuis. On a organisé notre fugue d’amour : on a traversé le détroit de nuit, la mer était agitée. Tu parles d’une lune de miel : mes fleurs d’oranger, je les ai vues au fond de la cuvette des toilettes, j’avais l’estomac retourné ! »
Elle a passé une main sur son ventre, comme si elle avait encore la nausée.
« Ma pauvre mère avait raison. Elle nous a quittés en mettant au monde son dernier enfant, le garçon que mon père attendait. Ils nous ont quittés ensemble, paix à leur âme. Mais toi, écoute ta mère. Mes yeux te suivent partout, je te regarde même quand tu ne me vois pas. La vanité est la fille du démon. »
Le démon, je suis contre. Je suis sortie vider l’eau et, quand j’ai vu arriver mon père, suivi de Cosimino avec le seau à la main, je n’ai pas eu le courage de compter les escargots pour savoir si je lui avais manqué.
OceanofPDF.com