Le choix

Viola Ardone · Chapitre 74 sur 81

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Le choix

Chapitre 74

74

 

On n’arrête jamais de se tromper. Quand j’étais petitoune, il me semblait qu’une lumière intérieure m’indiquait la direction à suivre pour ne pas commettre d’erreur, comme dans les divisions à deux chiffres, y compris celles avec une virgule. Puis, au fil du temps, cette lumière s’est atténuée, et j’ai gardé de ma première chute la peur de tomber. J’ai immédiatement regretté d’être rentrée à Martorana, et après ma visite à la mère Scibetta j’ai arrêté de monter dans le vieux village, je restais toujours sur le front de mer, au milieu des maisons récentes. Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai reparcouru le chemin de terre que, sabots aux pieds, j’avais emprunté mille fois, sous la pluie, sous le soleil. Ça a été un gros effort pour rien : notre petite maison n’existait plus, ta terre avait été aplanie et dessus, on avait posé les fondations d’un immeuble moderne, en béton armé. Je suis repartie les mains vides : j’étais venue chercher quelque chose qui n’était plus. J’ai pensé que c’était une erreur de revenir, que j’aurais dû m’installer avec vous, sur les terres de la famille Scibetta. Tu ne me l’as jamais demandé, tu ne demandes jamais rien, mais je savais que tu le désirais : la maison est grande, personne n’est au courant de nos histoires, les gens nous regardent dans les yeux, me disais-tu au téléphone. En fin de compte, j’avais décidé de vous rejoindre.

Puis, un jour, j’ai entendu des pas devant ma porte, j’ai immédiatement reconnu leur tempo irrégulier associé aux journées de mon enfance. « C’est ouvert », ai-je dit depuis la cuisine, sans bouger.

« Je t’ai attendue, Oli’ », a-t-il déclaré, une fois assis en face de moi à ma table.

Ses cheveux étaient plus longs et sa barbe roussâtre masquait la tache sur sa joue gauche.

« Moi ? Pourquoi ? ai-je répondu.

– Pour tout. »

Saro ne souriait pas, son visage avait l’expression obstinée de ceux qui, leur vie durant, ont dû se frotter à l’obstacle de leur corps avant de se frotter aux autres.

« Tu sais ce que je peux t’offrir : la menuiserie de mon père, les copeaux de bois qui se mêlent aux cheveux, un lopin de terre, et cette étendue infinie d’amour qui écrase ma poitrine depuis l’époque où on jouait avec les nuages. Et puis la recette secrète de ma mère, celle des pâtes aux anchois. »

Cela représentait ce que mon enfance avait eu de plus beau : Nardina et don Vito Musumeci, les étés passés à l’ombre du grand arbre devant la menuiserie, l’odeur du bois fraîchement coupé, cèdre, noyer, cerisier, différente pour chaque essence, la voix de Nardina qui nous appelle pour le déjeuner, les persiennes mi-closes aux heures les plus chaudes.

Est-ce que je pourrai avoir cela de nouveau ? me suis-je demandé. Serai-je encore capable de lever les yeux et de voir la forme du marfeuille dans le ciel ?

« Non, ai-je répondu. Non, Saro. C’est trop tard. »

Saro n’a rien dit, il m’a caressé la main et il est parti. Quelques jours après, j’ai préparé ma demande de mutation, je l’ai mise sous pli et l’ai glissée dans mon sac, mais les semaines passaient et je n’étais toujours pas allée à la poste. Au bout d’un mois, je me suis rendue à la menuiserie et j’ai demandé à Saro de venir chez moi pour prendre des mesures, je voulais un placard. Je l’ai regardé travailler sans me poser de questions pendant plusieurs jours. Le temps s’écoulait avec légèreté entre nous, les mots et les silences se mêlaient, et devant les gestes précis et essentiels de ses mains qui assemblaient les planches, je me suis imaginé que je pourrais aussi lui confier mes os, mes cartilages, ma peau. Il les manipulerait avec la même délicatesse.

Quand le travail a été fini, il m’a demandé de quelle couleur je voulais mon placard. J’ai haussé les épaules, comme quand, papa, tu m’avais emmenée à la pâtisserie pour acheter des gâteaux. Je n’étais pas habituée à identifier mes désirs.

Saro s’est gratté la joue, et j’ai eu de nouveau envie de savoir si sa tache avait un goût de fraise.

« Si c’était pour chez toi, tu le voudrais de quelle couleur ? lui ai-je demandé.

– Je préfère laisser les meubles au naturel, a-t-il répondu. Il suffit d’y passer une couche d’huile d’imprégnation pour mettre le bois en valeur. » Il s’est mis à chercher parmi ses pots alignés sur une étagère.

« Alors d’accord pour le naturel. » J’ai pris un pinceau, aussi contente que quand, petitoune, j’avais peint le poulailler avec toi.

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