Le choix

Viola Ardone · Chapitre 73 sur 81

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Le choix

Chapitre 73

73

 

Voilà le palais de la famille Musciacco, au fond de la rue principale. Il n’a pas changé mais il me paraît plus petit qu’autrefois. Que veux-tu, aujourd’hui, on construit des bâtiments cinq fois plus hauts en cinq fois moins de temps, la richesse d’antan a laissé place à la richesse moderne.

Je m’y suis rendu le lendemain de la fuite de Fortunata. Je n’aurais pas su dire ce que j’attendais de cette visite : comprendre, peut-être rétablir la paix, je pensais encore qu’avec une discussion raisonnable on pouvait réussir à s’entendre. Seules les montagnes ne se rencontrent pas, comme on dit, mais cette fois encore je me trompais.

J’ai monté l’escalier avec le cœur qui battait la chamade. Gerò m’a fait patienter pendant une demi-heure puis il m’a invité à entrer. Il fumait un cigare et buvait du vin, assis sur le canapé. Il ne m’a rien proposé, et je n’aurais rien accepté.

« Vous me devez des explications », lui ai-je dit, debout devant lui, d’une voix tremblante de rage, mais j’étais plus en colère contre moi que contre lui, de ne pas avoir compris ce qui se passait entre les murs de cette maison. Il m’a répondu que je lui avais confié Fortunata et qu’il l’avait traitée comme un bijou. Il s’est permis de dire ça, tu te rends compte ? Et qu’elle s’était montrée ingrate. Pour suivre l’exemple de sa sœur elle avait fait cette folie de quitter la maison, il refusait de reprendre une femme qui avait passé plus d’une nuit hors de son foyer. « C’est une question d’honneur, a-t-il déclaré, et il a écrasé le mégot de son cigare dans le cendrier.

– Mais enfin, Fortunata est restée sous mon toit !

– Vous n’auriez pas dû la reprendre, vous auriez dû me la ramener le soir même. Je suis un gentilhomme, pas le pantin de votre fille. Maintenant, vous pouvez vous la garder, mais tout le village doit savoir que c’est moi qui ne veux plus d’elle, après son abandon du domicile conjugal. Et vous pouvez me remercier de ne pas porter plainte. Ce mariage est une escroquerie depuis le début, je le ferai annuler par la Rote romaine. »

La fumée de son cigare me piquait le nez. Rester dans cette maison ou parler à une mule, c’était pareil : une perte de temps et de mots. Il valait mieux que je garde ma fille chez moi, fût-elle déshonorée, plutôt que de la remettre aux mains de cet individu. J’ai descendu l’escalier avec une douleur à la poitrine qui me coupait la respiration, je me suis arrêté sur le pas de la porte pour souffler et éponger ma sueur. C’est alors que Paternò est arrivé en sifflotant : « Qu’est-ce que vous faites là ? m’a-t-il demandé, étonné. Je ne peux même plus rendre visite à un ami cher à mon cœur sans vous trouver posté sur le seuil. » Puis, sans me regarder, il a commencé à monter l’escalier.

J’avais des fourmis dans le bras gauche, j’avais des difficultés à parler. « Je ne suis pas venu pour vous voir ni pour aucun sujet qui vous concerne », ai-je articulé.

Il s’est arrêté et m’a dévisagé.

« Avez-vous fixé une date pour le mariage ? m’a-t-il demandé d’un ton arrogant, puis il a inspecté ses ongles d’un air distrait.

– Ma fille ne veut pas de vous, il va falloir que vous vous le mettiez en tête. Mais si vous…

– Alors nous n’avons rien d’autre à nous dire », m’a-t-il interrompu. Et il a continué de monter l’escalier.

« Attendez ! ai-je essayé de l’arrêter. Si vous lui présentez publiquement vos excuses et exprimez votre regret d’avoir forcé sa pudeur, nous retirerons notre plainte et il n’y aura pas de procès », ai-je murmuré, et mon cœur tambourinait sous ma chemise.

Que veux-tu, il a réagi comme si je lui avais raconté une blague. Il m’a observé depuis le palier, il s’est plié en deux comme s’il avait un fou rire et a sorti un mouchoir comme pour essuyer ses larmes d’hilarité.

« Qu’est-ce que vous racontez ? Êtes-vous sérieux ? Pourquoi est-ce que je devrais m’excuser ? Je suis dans le juste, je suis du côté de la loi : je voulais l’épouser, votre malheureuse de fille. Elle a eu sa chance. Je lui ai même offert un avant-goût de lune de miel pour lui faire comprendre ce qu’elle perdait à faire la difficile. Mais elle a préféré obéir à son père plutôt qu’à son cœur. Vous savez la vérité ? Vous voulez passer pour un parent moderne, mais vous êtes pire que les pires réactionnaires du village : vous commandez votre fille à la baguette, mieux vaut qu’elle devienne vieille fille plutôt qu’elle épouse un homme qui vous déplaît, n’est-ce pas ? Le malheur d’Oliva, c’est votre orgueil, pas ma passion. Vous l’avez fichue en l’air. »

Il a continué de monter l’escalier, quatre à quatre. L’écho de ses pas se confondait avec les palpitations de mon cœur emballé. Je l’ai entendu crier, deux étages plus haut, penché par-dessus la balustrade qui donnait sur la cour : « Des excuses ? Quelles excuses ? C’est vous qui devriez me demander pardon à genoux pour avoir osé prononcer mon nom dans une caserne de carabiniers. Je vous le dis, comment ça finira : vous vous y casserez les dents ! J’ai des relations, la sentence est déjà écrite : vous vous y casserez les dents ! »

Puis il s’est remis à siffloter, il a frappé à la porte et est entré chez Musciacco.

Je me suis assis sur la première marche et j’ai attendu que le bourdonnement dans mon oreille s’arrête. Allais-je mourir à ce moment précis, en laissant mes filles seules ? Parfois, la vie ne laisse pas d’autre choix que de survivre. J’ai remis mon chapeau pour masquer la sueur froide qui coulait sur mon front et je suis rentré à la maison à petits pas.

Amalia montre les rues du village à Lia, qui hoche la tête tout en continuant d’écouter les cris de ses chanteurs. Je touche instinctivement mon bras gauche, même s’il n’y a plus de raison depuis que Cosimino m’a payé l’opération des artères coronaires chez le meilleur spécialiste de toute la région. Il est des maux qui disparaissent avec le temps, et d’autres qui résistent au scalpel.

Oli’, la vérité c’est que je savais comment ton procès se passerait. Mais tu étais déterminée à aller jusqu’au bout, que fallait-il que je fasse ? J’avais l’impression d’être un lion pris dans les rets, qui se resserrent quand il se débat. On n’arrête jamais de se tromper, dans la vie.

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