Le choix
Chapitre 33
33
« Un, deux, trois, quatre et cinq », compte la mère Scibetta. Ma mère pose les dragées sur le napperon en macramé et y ajoute le petit carton où est écrit « Oliva Denaro et Franco Colonna » en beaux caractères. Puis elle passe le tout à Miluzza, qui ferme le sachet avec un ruban blanc et le coupe aux ciseaux. J’aime mon nom à côté de celui de Franco, son nom est une colonne à laquelle je peux m’appuyer.
Les filles Scibetta et moi continuons de broder. Aujourd’hui, au lieu de me faire asseoir sur le banc en bois, elles m’ont laissé la place entre elles deux sur le canapé.
« Amalia, tu salueras bien la mère de Franco de ma part quand tu la reverras », dit la mère Scibetta, assise dans un fauteuil, tout en continuant de compter les dragées.
Ma mère se pince les lèvres, nous n’avons encore jamais rencontré les parents de Franco.
« Heureusement qu’ils habitent à la ville et qu’ils n’ont pas eu vent de certains détails, poursuit la mère Scibetta, mordante.
– Quand l’œil ne voit pas, le cœur ne souffre pas, comme on dit », renchérit sa fille grassouillette.
Sa sœur maigrichonne interrompt son travail de couture pour mettre une main devant sa bouche, ce qui n’empêche pas qu’on entende son rire.
« C’est l’avantage de se marier avec un aveugle, insiste la première. Il y a plein de choses qu’il ne peut pas savoir.
– Il est aveugle, pas sourd », réplique Mena.
Miluzza m’adresse un regard triste depuis l’autre bout de la table. « On raconte qu’il est aussi beau qu’un acteur de cinéma, c’est vrai, Oliva ? demande-t-elle pour changer de sujet.
– C’était comment le titre de ce film, déjà ? dit Nora.
– Le Bel Antonio, suggère Mena.
– Mes filles ne vont pas au cinématographe, c’est mal, précise leur mère. Elles ne connaissent les films que par les affiches sur la place.
– Bien sûr, se défend sa fille grassouillette. Si je connais l’histoire du film, c’est qu’on me l’a racontée.
– Enfin, espérons que ton mari n’a pas la même faiblesse, dit la fille maigrichonne et, cette fois, elle n’essaie même pas de cacher son hilarité.
– Quand bien même, Oliva, ce ne serait pas grave : il t’épouse pratiquement sans dot et toi tu vas devenir baronne, ajoute leur mère. Vu les ennuis que tu t’étais attirés, tu peux remercier sainte Rita.
– Sainte Rita est la patronne des cas désespérés, je rétorque sans lever les yeux de mon ouvrage. Franco et moi, nous nous marions par amour, pas par désespoir. »
Les deux sœurs se taisent. Ma mère toussote, comme quand elle rit.
« L’amour, répète la mère Scibetta, agacée. Les jeunes d’aujourd’hui sont trop romantiques, n’est-ce pas, Amalia ? Ils devraient écouter leurs parents et puis c’est tout. Même Paternò n’a pas dit un mot quand son père l’a éloigné du village. Ah, pour sûr, ces nouveaux riches sont prétentieux : va savoir ce qu’il voulait pour son fils, une princesse, peut-être ? Quand il a appris qu’il s’était amouraché d’une gueuse, il a menacé de le déshériter. Il faut dire que ce jeune homme ne lui donne que du souci, il a le sang chaud et, dans ces cas-là, il n’y a pas grand-chose à faire. C’est pour ça qu’il faut garder les filles à l’abri.
– À trop se promener, on se perd, confirme sa fille grassouillette.
– À trop se montrer, il ne faut pas s’étonner si l’homme a l’eau à la bouche, développe la maigrichonne. Si tu te fais désirer et qu’ensuite tu te refuses, il le prend mal. Il faut savoir se tenir.
– Ma fille n’a pas péché, déclare ma mère, sortant de son silence. Sa seule faute, c’est d’avoir beaucoup de qualités. » Elle se tourne vers Mena et Nora avec un sourire narquois. « Et beaucoup de prétendants », ajoute-t-elle.
Un silence suit. On n’entend plus que le cliquetis des dragées qui glissent une à une des doigts de la mère Scibetta et atterrissent sur le napperon. Quand nous partons, elles ne nous invitent pas pour le rosaire et ne nous confient pas d’autres travaux de couture. Ma mère a passé des années assise sur ce banc en bois sans dire un mot et, aujourd’hui, une seule phrase a suffi à lui faire perdre sa meilleure cliente. C’est son cadeau pour mon mariage.
Nous nous dirigeons vers la maison, bras dessus bras dessous. Quand nous empruntons le chemin de terre, Cosimino court à notre rencontre, les yeux rouges et les bras en l’air. « Ils ont tué nos plantes avec du sel ! Quand papa et moi on est rentrés du marché, le champ était tout inondé.
– Oh Seigneur ! s’écrie ma mère en se détachant de moi. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
– Quelqu’un a mis du sel dans le puits et a arrosé la terre. » Il s’essuie les mains sur son pantalon de travail et fixe le sol. « Personne n’a rien vu : on nous laisse nous débrouiller seuls. »
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