Le choix

Viola Ardone · Chapitre 58 sur 81

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Le choix

Chapitre 58

58

 

 

Le maréchal Vitale a rempli quelques formulaires sans rien dire ou presque et, quand nous sommes sortis, il a posé une main sur l’épaule de mon père. Nous sommes rentrés par des petites rues, et depuis je n’ai pas mis un pied dehors, pire que ma sœur Fortunata.

Je voulais envoyer Paternò en prison, et c’est moi qui m’y retrouve. Les journées commencent et s’achèvent toutes de la même façon. Les miens ont peur de me laisser seule, alors eux aussi limitent leurs sorties à l’indispensable. C’est Pietro Pinna qui va vendre les grenouilles et les escargots à notre place, parce que les gens ne font plus confiance à mon père depuis qu’ils ont appris que nous avions porté plainte. Cosimino fait de petits travaux ici et là, et il arrive bien souvent qu’il passe la journée à attendre avec nous.

Parfois il fait soleil, parfois il pleut. Quand il y a du vent, je me mets à la fenêtre pour contempler les figures tracées par les feuilles qui virevoltent. La nuit, je m’arme de courage et sors un peu sur notre terrain : dans un coin qui a échappé à la destruction, mon père a replanté des légumes.

En entendant les coups frappés à la porte, ma mère porte les mains à son visage et recule instinctivement d’un pas : nous ne recevons plus de visites, et nous craignons qu’après nos poules et notre champ, on vienne s’en prendre à nous. Elle regarde par le judas. « Il y a une dame qui porte un pantalon et qui a une coupe de garçon », dit-elle.

Maddalena entre et nous prend toutes les deux dans ses bras. « J’avais très envie de faire votre connaissance, Amalia. » Ma mère s’écarte et la fait entrer dans la cuisine. Maddalena est venue avec un sac bien rempli. « Et voilà, dit-elle en l’ouvrant devant nous.

– D’autres livres, il ne manquait plus que ça, commente ma mère en calabrais. On les mangera au déjeuner, entre deux tranches de pain », ajoute-t-elle alors que nous allons vers ma chambre.

Maddalena s’assied à mon bureau et la chambre me semble soudain plus grande, sa présence élargit les lieux. Elle passe en revue les livres empilés dans un coin et hoche la tête. « Tu aimes lire, constate-t-elle.

– C’est mon institutrice du primaire qui me les a offerts. J’en ai lu certains quatre ou cinq fois.

– Les livres que je t’ai apportés ne sont pas des romans », dit-elle en les empilant sur mon bureau. Je lis les étiquettes sur les couvertures protégées par du papier coloré : italien, mathématiques, histoire, géographie, latin. « Je ne vais plus à l’école, j’objecte.

– Tu pourrais faire des exercices seule à la maison. Liliana, qui a continué, pourrait t’aider et ensuite tu passerais l’examen en candidate libre pour obtenir ton diplôme d’institutrice. Comme ça, tu pourrais travailler et être indépendante de ta famille et de… » Elle s’interrompt un instant. « … et de tout le monde. »

Je caresse le dos des livres : j’aimais tant enfiler mon tablier noir, aller en cours à pied avec Liliana, m’instruire, rentrer à la maison et m’asseoir ici pour réviser en silence. Peut-être que si je recommençais, les journées seraient de nouveau découpées en heures et le temps en jours, et alors ma réclusion serait plus courte.

« Je ne sais pas si j’en suis capable, j’avoue.

– Moi non plus je n’étais pas capable de faire beaucoup de choses que j’ai faites, répond-elle avec un grand sourire qui dévoile ses dents blanches et droites. Quand j’avais vingt ans, avec un groupe de camarades, on s’est mis en tête d’organiser des convois spéciaux pour emmener des enfants qui étaient dans le besoin dans des familles du nord de l’Italie. Tu sais ce que les gens racontaient ? Que nous, les communistes, on mangeait les enfants. Mais nous, on a persévéré, et beaucoup de femmes nous ont confié leurs petits.

– Voulez-vous un peu de lait d’amande à la menthe, madame le professeur ? demande ma mère depuis le seuil.

– Oui, avec plaisir. Merci, Amalia. » Maddalena se lève et nous retournons à la cuisine. « Je ne suis pas professeur, au fait, précise-t-elle.

– Je vous ai vue avec tous ces livres, alors…, se justifie ma mère.

– Je ne suis pas allée à l’université, j’ai passé mon diplôme à l’école normale et j’enseigne aux enfants, explique Maddalena.

– Ah bon, je pensais que vous faisiez de la politique.

– On fait tous de la politique, d’une manière ou d’une autre. Tout est politique : nos choix, ce que nous sommes prêts ou pas à faire pour nous et pour les autres… »

Ma mère sort trois verres, y verse le mélange pâteux puis de l’eau. « C’est sûr qu’il est plus facile de faire des choses pour les autres quand on habite dans une grande ville et qu’on a un emploi fixe, sans avoir à se soucier de ce qu’on mangera au prochain repas, ajoute Maddalena en remuant la cuillère dans son verre.

– Moi aussi je suis née et j’ai grandi dans une ville, dit ma mère en plissant les yeux comme pour visualiser une image ancienne. Puis j’ai rencontré Salvo, j’étais à peine plus âgée qu’Oliva, et sur un coup de tête je l’ai suivi jusque dans son village. » Elle regarde autour d’elle. « On s’est enfuis en secret, parce que mes parents n’étaient pas d’accord. Il y a vingt ans, les jeunes gens n’avaient pas la possibilité de choisir, la fugue d’amour était le seul moyen à disposition. Alors qu’aujourd’hui… » Elle me regarde en coin et place une coupelle sous tous les verres. « Les lois qui étaient adaptées pour l’époque ne le sont plus aujourd’hui, le monde change, et le saint paie pour l’assassin. »

Elle détache quelques feuilles du pied de menthe sur le rebord de la fenêtre et les rince sous le robinet. Toute la cuisine s’en trouve embaumée. « Je me suis mariée par amour, sans trousseau et sans dot, et les enfants sont arrivés immédiatement. D’abord Fortunata puis, quatre ans après, Oliva et Cosimino. Que voulez-vous faire pour les autres, quand vous avez trois enfants ? On a déjà assez de mal à s’occuper d’eux comme il faut. Vous avez bien fait de ne pas vous marier, vous êtes libre. » Elle regarde les feuilles de menthe se noyer dans le lait.

Maddalena boit une gorgée. « À la vérité, j’ai une fille, elle est un peu plus âgée qu’Oliva », dit-elle avant de reposer son verre.

Ma mère regarde sa main, à la recherche d’une alliance. Maddalena s’en aperçoit et ferme le poing. « Je suis tombée enceinte quand j’avais dix-huit ans, le père a soutenu qu’il n’était au courant de rien et qu’il n’avait rien à voir avec ça. » Ma mère range la bouteille d’orgeat dans le buffet et va s’asseoir à côté de Maddalena. « Tant pis, j’ai pensé, je l’élèverai seule. J’ai passé ma grossesse chez une tante à moi qui habitait à la campagne parce que mon père voulait que cette histoire reste secrète. Je sentais ma fille se développer en moi et j’imaginais comment serait sa vie.

– Qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite ? demande ma mère en attrapant son verre.

– On me l’a retirée dès sa naissance et on l’a fait adopter par une famille qui voulait avoir un enfant mais qui n’y arrivait pas. Sans me le dire. »

Le silence est brisé par le bruit du verre qui se casse sur la table. Ma mère porte les mains à son cœur et regarde le lait d’amande se répandre sur la nappe. « Et voilà, j’ai tout cochonné ! » s’écrie-t-elle, les yeux brillants, et elle bondit pour attraper le torchon. Maddalena et moi nous levons pour l’aider à ramasser les débris de son verre. « Je suis désolée, je suis désolée », répète-t-elle en se tordant les mains. Elle nous fait signe de nous rasseoir, elle veut réparer les dégâts toute seule. Mais Maddalena continue de recueillir les éclats dans le liquide épais. « Entre femmes, on doit s’aider, déclare-t-elle. Chacune de nous a sa fêlure. »

Nous continuons de nous affairer autour de la table de la cuisine et, en quelques minutes, tout est rentré dans l’ordre.

« Quand Antonino Calò m’a raconté ce qui t’est arrivé, Oliva, reprend Maddalena en se rasseyant, j’ai voulu te rencontrer pour te dire que tu ne dois pas avoir peur : l’histoire d’une femme, c’est l’histoire de toutes les femmes. Après qu’on m’a enlevé ma fille, je suis restée chez ma tante à la campagne pendant plus d’un an, je ne voulais voir personne, je me disais que c’était ma faute et que ma vie était finie.

– Vous n’avez pas réussi à la récupérer ? demande ma mère, encore sous le coup de l’émotion.

– J’ai fait des recherches et je suis remontée à la famille qui l’a adoptée. Des braves gens, ils l’ont laissée faire des études, elle est inscrite en mathématiques. Un jour, je l’ai attendue devant l’université : elle est sortie, entourée par ses amis, son regard a croisé le mien pendant un instant. Elle a quitté ses camarades pour se diriger vers moi. Je me suis sentie comme il y a vingt ans, quand elle bougeait dans mon ventre. On s’est retrouvées face à face, puis elle a continué tout droit et s’est jetée dans les bras de son petit ami, qui était venu la chercher et qui était juste derrière moi.

– Et vous ne lui avez pas parlé ? je demande en tordant mes doigts gelés.

– Au fond, elle m’a dit tout ce que je voulais savoir, sans qu’il y ait besoin de mots : elle était belle, en pleine forme, heureuse, elle avait des amis autour d’elle et des bras forts pour la soutenir. C’est ce que je lui souhaitais, peu importe qui lui a donné cela. Que peut-on espérer pour nos enfants, sinon qu’un jour ils passent devant nous sans nous voir pour suivre leur propre chemin ? » conclut Maddalena, tournée vers ma mère. Celle-ci secoue la tête, lève les yeux au ciel et met une main devant sa bouche, comme pour refouler les mots qui voudraient en sortir.

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