Le choix

Viola Ardone · Chapitre 23 sur 81

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Le choix

Chapitre 23

23

 

 

Après tous ces mois d’inactivité, ses mains sont redevenues aussi lisses que celles d’un jeune homme. Il lie le tronc encore vert à un piquet qu’il a planté dans la terre, arrache quelques mauvaises herbes qui poussaient autour du pied et le privaient de nutriments, il caresse les jeunes feuilles. « J’ai passé trop de temps à la maison, dit-il en se redressant. Viens, on y va.

– Où ? je demande, égarée.

– Mets ta jolie robe. »

Ma jolie robe se trouve sous terre, à quelques mètres de nous, au pied de l’olivier, dans mon vieux cartable. Je n’ai pas le courage de le lui dire. Il se dirige vers la maison, le soleil est haut dans le ciel, on ne se croirait pas en automne, mais au printemps. Une demi-heure après, il ressort avec son habit du dimanche, rasé et coiffé, il est redevenu grand et fort, comme les dieux grecs sur les illustrations des livres de mon institutrice Rosaria. Il pince le tissu de son pantalon au-dessus de ses genoux, s’assied à côté de la porte et attend. Je cours dans ma chambre et sors de l’armoire la jupe jaune de ma mère que nous avons retournée ensemble pour que je puisse la récupérer, je ne l’ai encore jamais mise. Je reviens sur le seuil, il se lève et passe son bras sous le mien.

Nous parcourons le chemin de terre jusqu’à la grand-rue, mon père marche la tête haute et salue chaque personne que nous croisons, comme s’il était de retour, riche et heureux, après un long voyage et non une convalescence. La place grouille de gens : les femmes, tête voilée, sortent de l’église après la seconde messe et vont préparer le déjeuner, les hommes se réunissent pour aller boire un verre de vin et jouer aux cartes aux tables du café. Nous continuons d’avancer lentement, sans échanger un mot. Mon père dit bonjour à tous, on nous salue en retour, ce n’est qu’après notre passage que la vague des racontars se forme. Je me cramponne à la manche de sa veste et m’immobilise, je veux rebrousser chemin : « On va où, p’pa ?

– C’est dimanche aujourd’hui, non ? Le dimanche, on achète des pâtisseries », dit-il sans s’arrêter. Je baisse les yeux et me mets à compter les pavés : j’aimerais que leur nombre soit infini, comme dans l’histoire d’Achille et de la tortue que nous racontait madame Terlizzi, mais ce n’est pas le cas. Le soleil fait briller la porte vitrée de la pâtisserie, m’empêchant de voir à l’intérieur. Je voudrais prier Notre-Dame des Miracles pour qu’il ne soit pas dedans, mais au lieu du rosaire je commence à me réciter les déclinaisons. Première déclinaison singulier : rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa. Si j’arrive à la cinquième sans me tromper, ce ne sera pas lui à la caisse. Première pluriel : rosae, rosae, rosas, rosarum, rosis, rosis. Deuxième déclinaison singulier : lupus, lupe, lupum, lupi… Mon père me soutient, c’est comme s’il me portait. Je reprends : lupi, lupo, lupo. Les gens nous regardent passer : le père ressuscité et la fille dévergondée qui vont ensemble le dimanche matin acheter des pâtisseries chez l’homme qui l’a offensée. Troisième déclinaison singulier : consul, consul, consulem, consulis, consuli… La troisième est la plus difficile, alors elle compte double. Si je parviens à la réciter sans me tromper, c’est l’employée qui nous servira, mon bras redeviendra léger, mes pas de fourmi se transformeront en pas de girafe, comme dans nos jeux d’enfants devant l’atelier du père de Saro, et nous rentrerons à la maison pour fêter à l’abri des regards la guérison de mon père et le dimanche. Troisième déclinaison pluriel : consules, consules, consules et ensuite ? Les désinences se mélangent dans ma tête. J’ai déjà tout oublié, et tout ce que j’apprends maintenant ne me sert plus à rien. Madame Terlizzi me fixe d’un air contrarié depuis son bureau, mon institutrice Rosaria me retire une étoile, ma mère me donne une punition.

La porte vitrée s’ouvre, j’entends la voix de mon père : « Bonjour. » Mes yeux restent rivés sur le carrelage bleu clair, je cherche le génitif pluriel sans le trouver. J’ai la tête vide.

« Bonjour ? répond une voix masculine. Oui, c’était un bon jour avant que vous entriez. Maintenant, c’est un excellent jour. »

Son rire se brise contre le silence de mon père.

« En quoi puis-je vous être utile ? demande poliment la voix.

– Nous sommes venus acheter des pâtisseries pour fêter mon rétablissement. » Je suis si près de lui que je sens les mots vibrer dans sa poitrine avant qu’ils ne se perdent dans l’air.

« Dans ce cas, je ne peux pas vous aider », déclare la voix. L’homme s’approche de nous, je sens l’odeur du jasmin.

Mon père se raidit un instant, puis se détend.

« Je ne veux pas vous vendre un gâteau. Je veux vous l’offrir. »

Je lève les yeux, je revois son visage et j’ai le souffle court, comme pendant le bal, sauf que cette fois je suis immobile. « Une bonne cassata, mademoiselle adore ça. » Il m’adresse un clin d’œil, comme lorsqu’il m’en faisait goûter sur la pointe de son couteau.

« Merci, mais je ne préfère pas », répond mon père. Sa voix est posée, atone, la même que quand maman lui demande s’il veut une autre part de gratin de pâtes aux aubergines. Je lâche son bras et me tords les mains.

« Si vous refusez, vous m’offensez, réplique l’homme.

– Ma fille préfère autre chose, dit mon père. Pas vrai, Oliva ? Regarde ce qu’il y a : qu’est-ce que tu veux ? »

Au milieu des pâtisseries fourrées à différentes crèmes, je reconnais les mains qui me tenaient par la taille le jour de la fête du saint patron.

« Vous parlez comme un homme moderne, reprend la voix. Un homme qui ne respecte pas les traditions. Vous dites que vous voulez laisser votre fille libre de choisir, mais les filles ne racontent pas ce qu’elles aiment ou pas à leur père. Si elles ne le font pas, c’est en raison du respect qu’elles doivent à leurs parents.

– Il n’y a pas de secrets entre ma fille et moi, réplique mon père. Ce qu’elle décide est irréprochable. »

Paternò sort un gâteau de la vitrine : il est grand, couleur de lait comme la robe que j’ai cachée sous terre, et couvert de fruits confits. Je ne sais pas si c’est celui-là que je veux ou pas. Je ne sais pas s’il n’y a pas de secrets entre mon père et moi. Je sais utiliser les mots les plus rares du dictionnaire, je sais broder les tissus les plus délicats sans les trouer, je sais réciter les déclinaisons latines même si je bute toujours sur la troisième, je sais peler les grenouilles. Voilà tout ce que je sais.

« Monsieur, reprend Paternò, agacé, vous tenez à gâcher un jour de fête ? J’offre un cadeau à votre fille. Croyez-moi, c’est une bonne affaire pour vous, et je n’attends même pas de remerciements. Malheureusement, certaines personnes ne connaissent pas la gratitude. Écoutez donc mon conseil : prenez cette cassata et passez un bon dimanche. »

Paternò enveloppe le gâteau dans du papier bleu clair où le nom de la pâtisserie est inscrit en lettres dorées. Il déroule cinquante centimètres de ruban marron sans me quitter des yeux. Je baisse les miens. Quand il coupe le ruban, quelque chose se brise en moi. Mon père tend les mains, est-ce pour accepter le cadeau ou le refuser ? Peut-être qu’il cherche seulement à temporiser.

« Oliva, ma fille, ce monsieur a décidé qu’aujourd’hui nous devons manger de la cassata au dessert. Mais moi je t’ai amenée ici précisément pour que tu choisisses, selon ton envie et sans avoir à rendre de comptes à personne. » Mon père se tourne vers la porte vitrée et l’ouvre, pour que les gens rassemblés dehors puissent entendre. Puis il soulève mon menton de la pointe de ses doigts : « N’aie donc pas peur, quand on dit la vérité on ne se trompe jamais. Tu veux ce gâteau ou non ? »

Je regarde Paternò, qui a encore les ciseaux à la main, j’ai l’impression qu’il me menace. Sa bouche sourit, mais son regard est furieux. Mon père se tient le bras gauche, comme le soir de la fête patronale. Personne ne dit rien, ni dans la boutique ni dehors, les mots montent dans ma gorge, arrivent dans ma bouche, glissent sur ma langue et s’arrêtent derrière mes dents. Je parviens seulement à faire un mouvement de la tête.

« Vous avez vu ? » dit mon père.

Paternò serre la mâchoire et me fixe, j’ai un spasme au bas-ventre, comme quand je vais avoir mon cardinal. Une douleur sourde et profonde qui se confond avec le plaisir.

« Partons, p’pa », je murmure avant de sortir précipitamment.

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