Le choix

Viola Ardone · Chapitre 51 sur 81

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Le choix

Chapitre 51

51

 

J’ai la tête brûlante et, quand nous entrons, la pénombre de notre maison est une oasis de fraîcheur. Je me couche, maman s’assied sur le fauteuil à côté de mon lit et m’applique des linges mouillés sur le front. Je me laisse aller à la fièvre qui monte et me plonge dans une douce amnésie.

Quelqu’un frappe à la porte. « N’ouvre à personne, Salvo. Ils viennent au spectacle », rugit-elle.

Je l’entends tourner dans ma chambre comme la femelle d’un prédateur devant la tanière qui abrite ses petits. « Le prêtre, le carabinier, la marieuse… chacun a son mot à dire. Tu as bien raison de ne jamais parler à tort et à travers », déclare-t-elle à mon père.

Elle ferme la fenêtre pour repousser la chaleur à l’extérieur. C’est peut-être la fièvre qui me fait délirer, toujours est-il que c’est la première fois que je l’entends dire des choses pareilles.

« Après tous mes efforts pour qu’elles grandissent bien propres, quel est le résultat ? Une fille murée chez elle par un misérable et une autre abîmée par un délinquant. »

Elle retire la bande de coton de mon front, la trempe dans une cuvette, l’essore et la remet en place, fraîche.

« On a tout perdu : notre terre, nos bêtes, notre dignité. Qu’est-ce qu’il nous reste ? » Tout mon corps est faible, sa voix semble sortie d’un rêve. « Quand je suis arrivée ici, il y a bien longtemps, j’étais une étrangère. J’ai tout fait pour être acceptée : ça n’a servi à rien, autant essayer de redresser les pattes des chiens. On doit partir d’ici, et ne jamais revenir. »

Mon père s’approche, s’assied à côté de moi sur le bord du lit. Mes paupières sont lourdes, j’arrive à peine à entrouvrir les yeux. « Amalia, dit-il, et il prend son visage entre ses mains. Ce sont les coupables qui doivent fuir, pas les victimes.

– Tu as entendu le maréchal, non ?

– Pippo Vitale nous a dit des choses qu’on savait déjà, mais Oliva est jeune, elle a étudié, maintenant il faut écouter sa voix. »

Je n’ai pas de voix, mes yeux me piquent et je peine à comprendre leurs mots. J’entends des pas dans ma chambre, puis plus rien, comme quand Cosimino et moi dormions dans des lits jumeaux et que, avant de m’endormir, je m’imaginais sur l’estrade pour la fête patronale, avec de petites ailes blanches fixées sur mon dos. « Chante, Oli’, chante ! » crie ma mère, au milieu de la foule. J’inspire par le nez, gonfle la poitrine et fais remonter mon souffle dans ma gorge, mais ma bouche reste muette. Tous les regards sont rivés sur moi. Les fillettes du chœur sourient, satisfaites : je ne méritais pas le rôle de soliste. La musique repart, je compte les temps jusqu’à mon attaque et expire l’air, mais aucun son ne sort. Tout le monde est devant moi : mon père, Cosimino, et même Fortunata, elle est belle, elle a le buste tendu, ses cheveux blonds et vaporeux sont comme ceux de la chanteuse Mina quand elle caresse ses lèvres du bout des doigts en gazouillant Le mille bolle blu. « Oliva, m’enjoint ma mère. Chante ! »

Mais je suis incapable d’articuler un son. La mère Scibetta et ses filles tapent dans leurs mains en décalé, Saro me regarde, déçu : « Je croyais que tu étais la plus douée alors qu’en fait tu ne vaux rien », dit-il, et il s’en va. Puis une femme aux cheveux détachés portant une robe décolletée monte sur l’estrade. C’est mon institutrice, Rosaria, du moins c’est ce que je crois au début. Quand elle se retourne, je m’aperçois qu’en réalité c’est Liliana. Elle me sourit, s’approche du microphone, tout le monde se tait et je n’entends que sa voix qui m’appelle.

« Oliva, Oliva, Oli’ ! »

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