Le choix

Viola Ardone · Chapitre 57 sur 81

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Le choix

Chapitre 57

57

 

Il est assis en bout de table et sort des documents de sa mallette en cuir noir. « Pour commencer, je voudrais essayer de reconstruire les faits, dit-il une fois que je me suis installée à côté de mon père. Que s’est-il passé le soir du deux juillet dernier ? demande-t-il sans préambule.

– Il n’y a pas grand-chose à dire, maître, commence mon père. Oliva a été prise de force par un jeune voyou bien connu ici. Tout le monde au village sait que c’est un personnage trouble…

– Cela ne nous intéresse pas », l’interrompt l’avocat, les yeux rivés sur ses notes. Elles sont rédigées d’une écriture bien propre, qui s’accorde avec son allure soignée.

« Comment ça ? » demande mon père, déçu. Il regarde Calò comme s’il l’avait escroqué.

« Ce que je veux dire, monsieur Denaro, explique Sabella en mettant ses lunettes et en lissant une de ses mèches, c’est que le juge ne se soucie pas du profil de l’accusé, mais de ce qu’il a fait et de s’il l’a fait. »

Mon père se prend la tête entre les mains. « C’est ça, la loi ? L’homme qui est dans le juste doit se disculper devant celui qui a péché ?

– Pour la loi, il n’y a pas de pécheurs, seulement des coupables et des innocents, jusqu’à preuve du contraire », développe Sabella. Mon père se tait et baisse la tête. Calò et Liliana ont l’air gênés, quant à moi j’ai de la peine pour mon père parce qu’il n’arrive pas à se faire comprendre par l’avocat. J’ai envie de sortir de cette pièce et de me mettre à courir comme cette fois où je suis partie pendant le rosaire chez les Scibetta. Au lieu de cela, je regarde Maddalena et je repense à ce que nous nous sommes dit dans la chambre de Liliana.

« Est-ce que je peux parler, maître ? » je demande timidement.

Tout le monde se tourne vers moi, à part Sabella, qui sort une feuille blanche et un stylo. « Je vous écoute », répond-il, prêt à prendre des notes.

Mon cœur bat si fort que j’ai peur qu’on entende ses pulsations. Les mots, mes amis de toujours, ont disparu, ils se sont tous enfuis. Défendre Saro ou mon institutrice Rosaria, c’est une chose, parler en mon nom en est une autre. Je me lance, mais les phrases fondent dans ma bouche, car répéter ce qui s’est passé signifie le revivre, cette fois en public, sans possibilité de me cacher. Je tripote un bouton de mon chemisier, comme en cours pendant les interrogations orales, quand je triturais la boutonnière de mon tablier noir. Je ferme les yeux. Je suis devant le bureau de madame Terlizzi, entourée de mes camarades. J’ai révisé, je connais la leçon par cœur et j’aurai une bonne note, comme toujours. Ainsi, je me remets à respirer et les mots sortent un à un de ma bouche, comme si je racontais l’histoire de quelqu’un d’autre. Comme si je n’étais plus moi-même.

« Voilà ce qui s’est passé : c’était le jour de mes seize ans et je rentrais chez moi à la tombée du jour, j’étais seule. »

Rosa, rosa, rosam : le charme se remet à fonctionner. Sabella me regarde attentivement et écrit quelque chose. De temps en temps il hausse un sourcil, je ne sais pas ce que signifie cette expression sur son visage, si elle manifeste sa compassion ou sa réprobation. Liliana est pâle, je n’avais encore jamais raconté cette histoire, même pas à elle.

« Au bout de quelques jours, je ne sais pas combien, je me suis traînée jusqu’à la porte et j’ai cogné dessus avec le peu de forces qu’il me restait. Je l’ai prié de revenir, comme il me l’avait dit. »

Je n’arrive pas à regarder mon père, alors je garde les yeux fixés sur Sabella, qui continue d’écrire. Maddalena a la tête baissée : elle doit être déçue, parce qu’elle, elle n’aurait jamais cédé à son ravisseur. Elle aurait préféré mourir de faim, de soif et de peur plutôt que de prononcer son prénom et de l’implorer de revenir. Ma voix se fait plus ténue mais j’arrive jusqu’à la fin de mon récit, les carabiniers, la fuite, les coups de feu, l’ombre de mon père qui avance entre les arbres.

Quand je me tais, le silence se fait. Le stylo de l’avocat aussi a perdu sa voix. Puis un bruit de vaisselle venu de la cuisine rompt le charme : c’est madame Fina qui prépare le déjeuner. La vie des autres continue comme si de rien n’était. Avant, tout était si simple pour moi aussi ! Le cliquetis des couverts, mes pensées qui allaient et venaient, les jours qui s’écoulaient paisiblement, dans un ennui tranquille, sans cette peur qui s’empare de moi tous les matins dès que j’ouvre les yeux et me tient compagnie jusque tard dans la nuit.

« Quelqu’un vous a vue, le soir de l’enlèvement ? » demande Sabella. La rue était déserte, c’était presque l’heure du souper, les commerçants fermaient leurs boutiques. Soudain, je me souviens des pas derrière moi, de mon cœur qui tressaille et du père de Tindara qui me salue d’un mouvement de la tête, me dépasse et disparaît.

« Santino Crisafulli est passé dans la rue juste avant. Il a peut-être entendu quelque chose. »

Maddalena hoche la tête et croise les mains.

« Je suis désolée de vous avoir dérangés, j’ajoute quand je constate que personne ne prend la parole. Je n’imaginais pas qu’on pouvait en arriver là à cause d’un regard, d’un mot. »

Sabella enlève ses lunettes. « Mademoiselle, dit-il avec un air sévère, vous n’avez pas à vous excuser ni à avoir de regrets car vous n’avez rien fait de mal. Même si vous aviez fait des promesses à ce… » Il fait une pause. « … jeune homme. » Je secoue vigoureusement la tête en signe de dénégation, et il poursuit. « Même si vous l’aviez, comme on dit, encouragé, même si vous vous en étiez éprise, et même si vous aviez été fiancés… » Je me tords les doigts jusqu’à ce que la douleur soit suffisamment forte pour faire écran à celle qui me brûle la poitrine. « La seule question qui compte est la suivante : étiez-vous oui ou non consentante pour avoir ce rapport avec Pino Paternò ? Avez-vous eu la possibilité de choisir librement si vous souhaitiez répondre favorablement à ses approches ou est-ce que vous vous êtes sentie obligée par la prostration, la faim, les menaces, la force, l’humiliation ?

– Je ne voulais pas, mais…

– Il existe différents types de violence, intervient Maddalena. Il y a la violence physique et la violence psychologique : toi, tu les as endurées toutes les deux. Tu n’as pas choisi d’avoir un rapport avec lui, tu l’as subi contre ta volonté. Ce n’est pas de l’amour, c’est de la contrainte. »

Madame Fina entre avec le café, quand elle passe à côté de moi elle me serre les épaules de son bras libre. Sabella souffle sur sa tasse, avale le contenu en une gorgée et la repose sur la table. Il rassemble méticuleusement ses feuilles, les range dans un dossier gris puis dans sa mallette en cuir. Il se lève.

« Pour moi, tout est clair, Oliva. Maintenant, c’est à vous de décider, en accord avec vos parents, bien sûr, étant donné que vous êtes mineure. Si vous avez l’intention de poursuivre et de vous constituer partie civile dans le procès contre Paternò, je suis disposé à assurer votre défense, sans frais, bien entendu. »

Je me tourne vers Maddalena, mais elle est en train de parler avec Liliana. Alors je suis l’avocat vers la porte. Je chancelle et m’appuie au mur. « Vous n’avez aucun tort, Oliva, dit Sabella avant de sortir. Vous n’êtes qu’une jeune fille. »

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