Le choix

Viola Ardone · Chapitre 49 sur 81

Pages du PDF

Le choix

Chapitre 49

49

 

Nous rentrons du champ, nos seaux pleins. Cosimino s’est rasé la barbe, il n’a conservé que sa moustache, comme le veut la mode actuelle. En nous voyant arriver, maman allume le feu sous la casserole, elle a enroulé ses cheveux autour de chutes de tissu pour les faire boucler.

« Petit déjeuner ? » demande-t-elle. Nous nous asseyons à table, mon père sépare la croûte de la mie et la laisse tomber dans son bol de lait, qu’il arrose de café et de sucre. J’imite ses gestes et porte une cuillerée à ma bouche, le sucre craque sous mes dents. Nous mangeons en silence, puis chacun se retire dans sa chambre pour enfiler ses habits du dimanche : nos gestes s’inscrivent dans une chorégraphie secrète qui semble s’exécuter toute seule.

Je trouve sur mon lit la jupe jaune et le chemisier à fleurs, l’un au-dessus de l’autre, comme pour former une jeune fille invisible, mon fantôme. Je me regarde avec la jupe posée sur mes hanches, puis j’ouvre mon armoire et la range : elle est réservée aux jours de fête, c’est ce que disait toujours maman. Suspendu à un cintre en fer, il y a encore mon tablier noir, je palpe le tissu rêche et je repense à monsieur Scialò, qui nous dictait cette poésie d’une voix monocorde : « Sois docile, obéissante : / ainsi seulement / tu gagneras l’estime des gens. » Je referme les portes de l’armoire et garde ma tenue de travail. Je ne veux pas avoir l’air belle, je ne veux pas suivre de conseils, je ne veux plus obéir à personne. À quoi ça m’a servi ? À la place des tables de multiplication et des verbes irréguliers, on aurait dû nous apprendre à dire non, parce que dire oui les filles l’apprennent dès leur naissance.

Quand je reviens dans la cuisine, maman m’examine et secoue la tête. « Tes chaussures », me signale-t-elle. Je troque mes sabots contre mes chaussures qui ont un petit talon. Mon père et Cosimino sont tout endimanchés. À part la moustache, rien ne les distingue, en un seul jour ils sont devenus identiques. Nous nous déplaçons dans la maison à pas feutrés, échangeant seulement quelques mots polis, comme si nous étions des étrangers. Pourtant, il me semble que nous n’avons jamais été aussi soudés.

« Allons-y », dit mon père. Nous sortons et nous engageons sur le chemin de terre. Les nuages de la nuit ont disparu, le soleil est comme une hache qui s’abat sur nos nuques. Nous nous dirigeons vers la place bras dessus bras dessous : papa et maman nous encadrent, Cosimino et moi. Les cheveux bouclés de ma mère forment une couronne noir corbeau, la sueur ruisselle dans le col amidonné de la chemise de mon père. Quand nous arrivons au croisement où l’automobile m’attendait ce jour-là, je serre le bras de Cosimino et nous bifurquons sur la grand-rue. Nous défilons comme des pantins tirés par des fils sous les regards curieux des villageois. Certains se mettent au balcon, d’autres commentent. Quand nous passons devant l’église, don Ignazio sort sur le seuil et incline la tête.

Au premier étage d’un palais élégant, les volets s’entrouvrent légèrement et une main, suivie d’un bras, d’un visage puis d’un buste se faufile dans l’entrebâillement. Deux yeux caves me suivent. Fortunata nous adresse un geste, puis elle disparaît de nouveau derrière ses volets. Je finirai comme elle, avalée par quatre murs. Les règles de l’obéissance, c’est : ne t’écarte pas du chemin, montre-toi docile et hoche la tête.

J’ai encore les yeux tournés vers cette fenêtre quand le sol se dérobe sous mes pieds, mes genoux cèdent et je m’effondre par terre. Ce n’est pas une faiblesse soudaine, c’est à cause de mes chaussures : un talon s’est cassé. Je m’agrippe au bras de mon père pour me relever, maman époussette ma robe. Je ramasse le talon cassé et poursuis en clopinant, une jambe plus longue que l’autre. Ma démarche ressemble à celle de Saro. Je lève les yeux vers le ciel, mais je n’y trouve aucun nuage amusant. Nous passons devant la caserne des carabiniers et la laissons sur notre gauche. La chaussure sans talon me gêne, l’autre me fait mal. La pâtisserie est au fond de la place, dans quelques mètres ils me remettront à lui, j’ai de plus en plus de difficulté à marcher. Il attend debout devant la vitrine, vêtu de son costume blanc, un brin de jasmin glissé derrière l’oreille. Je me souviens de ce parfum entêtant, de la chambre fermée à clé, du lit défait, des cheveux d’Angiolina aux racines apparentes qui sentaient le tabac. Ou il t’épouse ou les carabiniers l’embarquent, disait-elle en riant. Il fait un pas, se lisse les cheveux, l’affaire est dans le sac. Je me tourne vers mon père, je ne trouve aucune réponse sur son visage : épuisée, je m’arrête.

« Je ne peux pas avancer plus », dis-je, et j’enlève mes chaussures. J’en retire un soulagement immense, qui remonte dans tout mon corps. Je dévisage Paternò, puis je pivote sur mes talons et repars, pieds nus, dans la direction opposée.

OceanofPDF.com