Le choix
Chapitre 37
37
Quand nous étions petitous, Cosimino et moi fêtions nos anniversaires en même temps. Chaque deux juillet, nous grandissions d’un an : cinq, six, sept, huit. Ma mère nous mesurait dans l’encadrement de la porte de la cuisine, et marquait nos prénoms au crayon, avec la date à côté. Puis nous avons arrêté de grandir au même rythme, et nos marques ont cessé de coïncider : à chaque nouvel anniversaire, il grandissait en taille et moi en âge. Aujourd’hui, nous avons tous les deux seize ans, il me dépasse de dix centimètres, moi je le dépasse de dix ans. Je vais être mariée et maîtresse de maison, puis mère. Lui c’est encore un gosse, qui traîne avec ses amis devant le café. Pour moi, le temps a passé plus vite et il s’écoulera plus rapidement.
La grand-rue est déserte, je tiens la tige de la rose entre les épines et serre le châle autour de mes épaules. Les marguerites, c’est plus facile que les roses : elles répondent aux questions des amoureux et ne font pas mal. Plus je m’éloigne de la place, plus la grand-rue est vide, et je rase les murs pour me sentir accompagnée par les voix qui sortent des fenêtres ouvertes.
Quelqu’un débouche d’une rue latérale et se met à marcher derrière moi. En entendant le son des semelles sur le bitume, j’accélère le pas sans me retourner et cherche des yeux un visage connu. Rosa, rosa, rosam – je commence à me réciter –, rosae, rosae, rosa. Les pas approchent. Rosae, rosae… Une voiture apparaît au bout de la grand-rue, au niveau du croisement avec le chemin de terre qui conduit chez moi ; elle ralentit et s’arrête. Je ralentis moi aussi et reprends mon souffle. À bord, il y a un homme jeune et une femme blonde, un couple, sans doute. Ils regardent autour d’eux, puis se penchent sur une carte routière. Entre-temps, l’homme qui marchait derrière moi arrive à ma hauteur, me salue d’un mouvement de tête et disparaît au coin de la rue, sans ralentir. Je le reconnais, c’est don Santino, le père de Tindara, celle qui s’est mariée par correspondance. Une portière de l’automobile s’ouvre, la femme sort et me fait signe d’approcher. « La route pour aller en ville, s’il vous plaît, jolie demoiselle ? demande-t-elle. Est-on dans la bonne direction ? »
De près, elle semble plus âgée. Sous sa couleur, ses cheveux fins sont noirs à la racine. Elle a de profondes rides aux coins de la bouche, comme si elle avait fait des sourires forcés pendant longtemps. « La ville ? Je ne sais pas. Mais il vous faut sortir du village. » Je tends le bras pour lui indiquer la direction.
La femme me prend par le poignet, son mari surgit derrière moi et m’attrape si vivement par la taille que j’en ai le souffle coupé. Je manque d’air pour crier, je balaie du regard la grand-rue, à la recherche de quelqu’un à qui demander de l’aide, mais elle est déserte. « Lâchez-moi », je réussis seulement à articuler dans un filet de voix. J’agite bras et jambes pour échapper à sa prise, l’homme me soulève et mes coups de pied rencontrent le vide. La femme ouvre la portière arrière et l’homme me traîne à l’intérieur du véhicule. « C’est mon anniversaire, on m’attend à la maison, lâchez-moi ! »
La femme rit sans joie. « Joyeux anniversaire, ma jolie, tu auras ton cadeau ce soir », dit-elle, puis elle enfonce un mouchoir dans ma bouche pour m’empêcher de crier.
L’automobile démarre, et le chemin de terre disparaît de ma vue. Le tissu rêche a mauvais goût et il m’étouffe. Je suis incapable de reconnaître le paysage qui défile, ma maison me semble très loin. Je tiens encore la rose serrée dans mon poing. La plupart de ses pétales sont restés dans la rue, à ma place. Moi, il ne me reste que les épines. Les épines, je suis contre. Quand j’ouvre mon poing, la paume de ma main est toute rouge. Les taches de sang ne se lavent pas facilement, dit toujours ma mère.
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