Le choix

Viola Ardone · Chapitre 28 sur 81

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Le choix

Chapitre 28

28

 

 

« Quand on veut sembler jolie, il faut savoir souffrir sans un cri », déclare ma mère en enfournant le plat de pâtes. Je regarde mes chaussures, celles que je portais pour la fête patronale : si ce sont elles qui me rendent jolie, ça veut dire que sans je suis laide. La beauté réside dans le regard qu’une autre personne porte sur nous. C’est peut-être cela qui nous en fait tomber amoureux.

« Ils arrivent », s’écrie-t-elle, excitée, en jetant un coup d’œil par la fenêtre. Elle s’approche de moi, remet une de mes épingles à cheveux en place, lisse mon chemisier sur ma taille. On dirait une fillette qui joue à la poupée. « Va appeler les hommes ! »

Comme tous les jours mon père est dans son champ, accroupi à côté des tomates. En le voyant ainsi, avec son pantalon de travail et son mouchoir autour du cou, j’ai l’illusion que toute cette histoire n’est qu’une invention de ma mère, que le fameux Franco ne viendra pas, que mes parents ne se débarrasseront pas de moi et que je pourrai rester ici, chez moi, à continuer de recopier en cachette les visages des vedettes de cinéma. « Tu ne mets pas ton beau costume ? je lui demande.

– Non, je ne préfère pas », répond-il simplement. Je lui tends la main pour l’aider à se relever et la serre deux fois, tout doucement. Mes talons s’enfoncent dans le sol, à chaque pas je me plante dans la terre comme ses légumes. Je voudrais m’enraciner ici et ne grandir qu’à l’aide de l’eau et du vent. Laisser mes feuilles jaunes se détacher une à une, m’agripper au tuteur noueux pour pousser droit. « Allons donc rencontrer ce monsieur, ajoute-t-il d’un ton neutre, comme s’il disait : prenons un verre d’eau à la menthe.

– J’ai peur, p’pa, je chuchote.

– Il n’y a pas de raison. S’il te convient, il nous conviendra aussi. »

Je ne sais pas ce qui me convient. Tant que je courais en jupe courte avec Saro et Cosimino et que je priais Notre-Dame des Miracles de ne jamais devenir une femme, j’avais l’impression de tout savoir, mais maintenant je n’y comprends plus rien.

La table est dressée pour six personnes. Les règles de la table, c’est : ne parle pas la bouche pleine, ne sauce pas ton assiette, ne demande pas à être resservie s’il y a des invités. Cosimino s’est lissé les cheveux à la brillantine, il porte son pantalon long et sa chemise blanche. Je regarde la photographie du mariage de mes parents posée sur le buffet, mon frère est aussi beau que mon père quand il était jeune. Je me demande si pour ma part je ressemble à ma mère et je conclus que non : je suis toujours brune et maigre. Ma beauté a été de courte durée, le temps d’une danse à la fête du saint patron.

« Saro vient aussi ? je demande en montrant la sixième chaise.

– Dieu nous en garde, répond ma mère à mi-voix. C’est pour l’accompagnateur. »

En entendant l’automobile s’arrêter dans l’allée, je vais à la fenêtre. Au volant se trouve un homme d’un certain âge, aux cheveux poivre et sel. Il sort de voiture et s’approche pour vérifier le numéro sur la porte. Sa démarche est nerveuse, il est petit et il a les joues émaciées. Ma mère ouvre et le salue. Il incline la tête sans sourire et retourne à l’auto. Il va partir, maintenant, j’espère. Mais non, il ouvre la portière côté passager.

Un grand jeune homme vêtu d’un costume bien coupé et d’une chemise amidonnée apparaît. Il porte des lunettes de soleil comme les vedettes de cinéma, il ressemble au bel Antonio. Le vieil homme lui susurre quelque chose à l’oreille, le jeune homme pose une main sur son bras et ils parcourent ensemble les quelques mètres qui les séparent de notre maison. Mon sang s’emballe, comme si j’étais un des personnages des revues de Liliana, obligée d’épouser un veuf âgé et laid qui a un fils magnifique du même âge que moi. Voilà pourquoi la mère Scibetta nous l’a laissé. Mon cœur bat la chamade, j’essuie les paumes de mes mains sur ma jupe jaune.

Le vieil homme s’arrête sur le seuil et le bel Antonio reste un pas en arrière. Il a la peau claire et une fossette au menton. Je me demande si, derrière ses verres sombres, il me regarde. Je me redresse, mais ce faisant je pense à Fortunata qui marchait poitrine bombée, alors j’expire et baisse les yeux sur la pointe de mes chaussures.

« Enchantée, dit ma mère. Entrez donc. » Elle les invite d’un geste qui semble balayer l’air.

Le vieil homme adresse un signe de tête à mon père, qui glisse son index et son majeur dans le mouchoir noué autour de son cou pour le détendre. Le bel Antonio le suit sans lâcher son bras. Une fois à l’intérieur, il ne retire pas ses lunettes noires. De près, le vieil homme semble encore plus vieux, sa peau est luisante de sueur et aussi grise que son costume, qui sent le tabac froid.

« Le baron Altavilla », déclare-t-il. Je tressaille : il se présente comme s’il était un roi, il ne serre même pas la main de mon père et il veut acheter une fille qui a l’âge de son fils. Je jette un regard à Cosimino pour voir sa réaction : il se tient deux pas derrière ma mère et sourit poliment.

Le vieil homme effleure le dos du bel Antonio, et celui-ci se dirige vers mon père, comme un pantin tenu par des ficelles. Puis il lui tend la main et dit : « Franco, enchanté. » Son sourire révèle des dents d’une blancheur éclatante.

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