Le choix
Chapitre 62
62
Le printemps est arrivé sans crier gare. Du plus loin que je me souvienne, cette saison a toujours été une fête dans le champ de mon père parce qu’à cette période les arbres commencent petit à petit à donner les fruits de ce qu’ils ont reçu : eau, engrais, taille, pesticides, lumière, chaleur. Mais cette fois le jardin est muet, sans couleurs ni odeurs, et en l’absence des arbres, le printemps est absent aussi, y compris en moi.
Pendant nos travaux de broderie, nous allumons la petite radio, le seul objet que Fortunata a emporté avec elle en partant de chez Musciacco. Je chante à gorge déployée et elle m’apprend les chorégraphies des sœurs Kessler qu’elle a vues à la télévision. Fortunata est grande et blonde comme Alice et Ellen, moi petite et brune comme un corbeau. Nous nous mettons face à face au milieu de la cuisine, comme deux jumelles ratées, et bras dessus bras dessous nous faisons dadaoumpa, dadaoumpa, dadaoumpa, nous claquons nos doigts et chantons dadaoumpa, dadaoumpa, oumpa. Ma mère dit que nous sommes comme deux petitounes qui n’ont pas encore la tête sur les épaules, mais parfois elle pose une main sur sa hanche, plie une jambe en arrière et se joint à la chorégraphie en chantant dadaoumpa, oum-pa avec nous.
Un matin, alors que nous chantons Quando, quando, quando en faisant bouillir les oranges pour la confiture, quelqu’un frappe à la porte : c’est un employé de justice, qui apporte la notification de comparution à la première audience. Nous le faisons entrer, éteignons la radio et ne la rallumons plus.
Le temps est de nouveau mauvais, on dirait que l’hiver est de retour, je n’ai pas envie de réviser et mes livres restent fermés sur le bureau. Tout ce que je réussis à lire, c’est la dernière lettre de Maddalena, à voix haute pendant que nous tricotons. Elle dit que Fortunata a été courageuse de partir et qu’elle devrait porter plainte chez les carabiniers pour les violences qu’elle a subies. Elle ajoute que tant que nous n’aurons pas une loi sur le divorce, les femmes séparées auront des difficultés à refaire leur vie, mais que les choses changeront bientôt grâce à nous, les femmes du Sud, qui avons enduré plus et avons donc une plus grande envie de nous libérer. La libération, je suis pour. À la fin de la lettre, elle propose à ma sœur de s’installer pendant quelque temps chez une camarade à elle qui habite à la ville et qui l’aiderait à trouver un travail.
Fortunata baisse les yeux sur la pelote de laine posée sur ses genoux. « Je suis incapable de faire quoi que ce soit seule, même de traverser la rue. Comment je pourrais m’en aller d’ici ? Et quel travail je pourrais faire ? Toi, au moins, tu as étudié, moi je suis passée de la maison de notre père à celle de Musciacco, je ne connais presque rien de la vie. »
Elle continue de tricoter et de dérouler sa pelote, ses mains exécutent une danse très rapide. « Je suis désolée, Oli’, s’excuse-t-elle, mais je ne peux pas aller voir le maréchal Vitale. Toi tu es forte, je ne suis pas comme toi », et elle abandonne ses aiguilles.
Je lui retire son ouvrage des mains et rattrape les mailles qu’elle a sautées. « Moi non plus je n’étais pas comme moi, avant. Tiens, je t’ai rattrapé les mailles. » Je lui rends les aiguilles. « Comme ça, il n’y aura pas de trou. »
Une semaine après, équipée du manteau du dimanche de ma mère et du grand sac en toile élimé qui l’avait accompagnée durant son voyage de noces en bateau, Fortunata se rend à l’autocar pour aller en ville chez l’amie de Maddalena. Avec son petit chapeau et son léger trait de rouge à lèvres elle est redevenue belle, comme quand, adolescente, je devais la suivre chaque fois qu’elle sortait de la maison. Mais cette fois elle est sortie seule : elle s’est éloignée d’un pas vif vers la grand-rue et elle a disparu. Avant de partir, elle m’a serrée dans ses bras et m’a dit : « Tu vois ? À force de faire dadaoumpa comme les jumelles Kessler, je suis devenue comme toi. »
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