Le choix

Viola Ardone · Chapitre 3 sur 81

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Le choix

Chapitre 3

3

 

Moi, personne ne m’attend à la sortie des cours. Une de mes camarades, Liliana, rentre seule elle aussi, mais elle ce n’est pas pareil car son père, monsieur Calò, est le communiste du village. Sa femme Fina travaille, comme si elle était un homme, et il se fiche que les gens chuchotent qu’il est incapable d’entretenir seul sa famille.

Calò a une barbe et des petites lunettes, il se donne l’air de quelqu’un qui a fait un long parcours à l’université, mais c’est que du vent, à mon avis il a eu du mal à obtenir son certificat d’études, dit toujours ma mère. Il a la manie de parler avec les gens, et tous les deuxièmes jeudis du mois il organise des réunions en bas du village, près de la mer, dans un vieux cabanon rempli de filets de pêche, pour discuter des problèmes de Martorana, comme si ça allait changer quelque chose. On ne refera pas le monde, on peut toujours pétrir les mots, ça n’en fera pas du pain, dit toujours ma mère.

Pour Liliana, le communisme de son père, c’est tout bénéfice : elle peut sortir sans chaperon, porter un pantalon comme les garçons, lire des romans-photos et des revues où il y a le courrier du cœur et des photos des vedettes de cinéma. Moi, je n’ai jamais vu de film parce que ma mère dit toujours que ça donne des lubies, alors je me contente de regarder les affiches collées dans la rue et de recopier les visages dans mon cahier, en cachette. Liliana parle avec les hommes en toute tranquillité, et je n’ai pas le droit de la fréquenter parce que ce n’est pas une fille sérieuse, mais elle et moi sommes les seules à ne pas avoir de chaperon et, après les cours, nous faisons un bout de chemin ensemble. Au début, je ne lui adressais pas la parole, puis un jour elle m’a montré une revue avec la photo du bel Antonio, celui du film. Comme mon ventre s’alanguit chaque fois que je vois le bel Antonio, je lui ai demandé si je pouvais la feuilleter. Elle ne s’est pas fait prier, elle me l’a même offerte en disant : « Ce qui est beau doit être partagé, c’est le communisme qui dit ça. » Depuis, le communisme, je suis pour.

J’ai glissé la revue sous mon chemisier et, de retour à la maison, je l’ai cachée derrière la planche amovible de mon lit, où je conserve une trousse avec un bout de bâton de rouge à lèvres que j’ai trouvé dans les toilettes du lycée et le cahier avec les portraits des vedettes de cinéma recopiés au crayon.

Au primaire, Liliana et moi étions les chouchoutes de notre institutrice, Rosaria : Liliana était la championne en multiplications, et moi en analyse grammaticale. La maîtresse fixait des étoiles sur le tablier blanc des écolières les plus studieuses. Les règles des étoiles, c’était : lis sans ânonner, écris sans tacher ta feuille et calcule dans ta tête, sans compter sur tes doigts. Liliana et moi avions autant d’étoiles l’une que l’autre, mais elle connaissait en plus quelques mots politiques, glanés dans les réunions de son père, Calò, et elle en tirait une grande fierté. Alors j’ai décidé de me spécialiser moi aussi : la maîtresse avait rangé sur une étagère au fond de la classe des livres qu’elle avait apportés de chez elle, pour qu’on puisse les lire quand on voulait. Leurs pages blanches et lisses, douces au toucher, étaient couvertes de dessins colorés d’animaux qui réfléchissaient comme des hommes. Les animaux parlants, je suis contre, parce que le bon côté des bêtes c’est qu’elles restent tout silence, comme mon père.

Par contre, le dictionnaire me plaisait : il contenait des quantités de termes inconnus qui servent à formuler les pensées qu’on ne sait pas expliquer. Un matin où j’avais oublié mon cahier d’arithmétique à la maison, je me suis levée et, pour tester un nouveau mot, j’ai dit : « Maîtresse, je suis vraiment désolée, j’ai omis de prendre mon cahier. » Au lieu de me punir, elle m’a décorée d’une étoile supplémentaire. Elle a dit que la culture nous sauve et nous mène loin. Moi je ne voulais aller nulle part, j’aimais juste le son de ce nouveau verbe.

Quand, l’année avant la fin du primaire, notre institutrice Rosaria est partie, les livres illustrés ont été rangés dans un carton pour être emportés, et le dictionnaire a disparu lui aussi, avec tous les mots qu’il renfermait. Par chance, j’en avais déjà recopié beaucoup dans mon cahier, où je pouvais puiser chaque fois que je voulais. Les gens qui m’entendaient me regardaient d’un air intimidé, comme si j’étais quelqu’un de supérieur. Pas ma mère : quand elle m’a demandé comment était le maître qui avait remplacé Rosaria, j’ai répondu : « Il est extraordinairement fastidieux. » J’ai reçu une gifle et un reproche en calabrais : « Ces mots n’ont rien à faire dans la bouche d’une fille, Dieu nous en garde ! »

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