Le choix

Viola Ardone · Chapitre 71 sur 81

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Le choix

Chapitre 71

71

 

 

Je n’avais pas imaginé un instant que la peinture pouvait être dangereuse pour les bêtes. Parfois, les choses semblent bonnes, mais du poison se cache à l’intérieur. Comme la fois où je t’ai conduite à la pâtisserie.

L’automobile roule au pas, maintenant. Depuis que nous sommes entrés dans le village, Cosimino a perdu son assurance, son regard est celui du gamin maigre et fragile qu’il était autrefois. La place n’a pas changé, ici vingt années n’ont pas eu plus d’effet qu’un seul jour. L’église, la caserne des carabiniers, les deux cafés avec leurs terrasses respectives, la vitrine de la pâtisserie.

Nous nous sommes arrêtés précisément à cet endroit, ce souvenir est gravé dans ma mémoire, j’avais voulu t’emmener le voir pour clarifier la situation. Comment un homme comme lui aurait-il pu te rendre heureuse ? C’est ce que je pensais, sauf que la vérité, c’est que j’étais peut-être incapable d’imaginer un homme à tes côtés, quel qu’il soit. Je voulais te laisser choisir en toute liberté, mais au lieu de cela je me suis substitué à toi, est-ce qu’au fond je ne t’ai pas prise par le bras non pour te soutenir mais pour t’emmener où je voulais, et t’entendre dire les mots que je voulais entendre ? J’ai été pire que les pères avec la lupara, pire que ceux qui exigent qu’on leur baise la main. J’ai refusé de te livrer à un homme tyrannique, comme je l’avais déjà fait pour Fortunata, pourtant je t’ai quand même perdue, différemment. Perdre leurs enfants : tel est peut-être le destin des parents. Tout ce qu’un père a de sensé à faire, c’est se mettre de côté et laisser filer.

Après le procès, tu es partie t’installer à Naples et il ne me restait plus rien au village. Ni terre, ni bêtes, ni filles. Fortunata avait déjà emménagé en ville pour fuir les langues-coupantes et elle avait presque immédiatement trouvé un travail à l’usine grâce à l’aide de l’amie de Maddalena. Elle mettait des tomates en conserve. Quand ta mère et moi l’avons appris, nous n’en croyions pas nos oreilles. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette fille si délicate enfilait tous les matins sa tenue de travail et allait pointer !

Lorsque Cosimino est parti à Rapisarda, sur les terres de sa femme, nous l’avons suivi, qu’aurions-nous fait tout seuls ? Au fil des ans, il a démontré son savoir-faire, les terres de la mère Scibetta étaient à l’abandon et il a réussi à leur rendre leur fertilité. Qui aurait imaginé qu’il exporterait des oranges jusque sur le continent ?

Tu sais ce qui s’est passé, Oli’ ? Ceux qui n’en ont fait qu’à leur tête ont eu raison. Le nouveau mari de Fortunata est syndicaliste dans l’usine où elle travaille et, à la différence de son premier mari, il se sert de ses mains uniquement pour travailler. Mena et Cosimino nous invitent à déjeuner un dimanche sur deux, et j’ai l’impression que c’est un bon mariage : deux personnes qui se soutiennent sans violence, ni dans les gestes ni dans les mots.

Tu sais ce que c’est, les enfants ? C’est comme ces graines apportées par le vent qui viennent germer sur ta terre, il faut les laisser pousser pour savoir quel fruit elles donneront, on ne peut pas le deviner à l’avance. Je croyais avoir trois plantes chétives, et j’ai découvert dans mon champ trois arbres robustes et fructueux. La vie peut toujours renaître, même sur une terre brûlée par le sel.

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